Alexandre Limoges

Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1999, 98 pages.

Résumé
David Ketterer, dans The Rationale of Deception in Poe1, affirmait que les personnages de Poe sont confrontés, dans leur désir de comprendre le monde qui les entoure, aux limites étroites que leur imposent leur position dans l'espace et dans le temps, ainsi que les « mécanismes de leur psyché ». Au-delà de cet espace étriqué délimité par leurs capacités sensorielles s'étendent d'insondables ténèbres qui prennent bientôt la forme d'un véritable abîme menaçant de les « engouffrer ». Une sorte de lueur cependant, un regard, qui semble miroiter au cœur de cette nuit illimitée laisse planer l'espoir de l'existence d'un au-delà dont la saisie, la contemplation ou peut-être même l'atteinte pourrait sortir l'homme de sa situation présente. Certains, comme le narrateur de « Ligeia », cherchent avidement à traverser le voile qui dissimule ce monde interdit de la connaissance, de l'unité platonicienne. Ils souffrent jusqu'à l'obsession de leur convoitise de ce savoir qui se signale, mais se refuse. Les autres, tel Egaeus de « Bérénice », tourmentés par ce gouffre qu'ils découvrent et qui menace leur propre unité prétendue, se retranchent dans un espace intérieur aux frontières désormais incertaines.

Aux limites de ces territoires se dresse la femme. Ambivalente, à la fois détentrice du « savoir », prisme des rayons idéaux célestes et mortelle, voire même chétive et mourante, toujours, elle relativise l'homme qui se croit parfois seul dans son univers, et le décentre. Immortelle, transcendante et pure dans ses parties : son œil, ses dents, elle demeure cependant le lieu d'étranges transformations, d'incompréhensibles catalepsies qui la mènent lentement à la tombe. Paradoxale, elle s'impose, extériorité mystérieuse et cependant médiatrice, « usher2 » de cette extériorité mystérieuse. Elle est entière et cependant divisée, unifiée mais au bord de la fissuration, à l'instar de la Maison Usher qui présente « une contradiction étrange entre la consistance générale intacte de toutes ses parties et l'état particulier des pierres émiettées3 ». La femme est une ombre mystérieuse qui devient le symbole même de cet abîme qui s'ouvre devant eux.

Nous défendons ici l'hypothèse d'une lutte de territoires entre les protagonistes et l'abîme, combat qui se joue sur plusieurs fronts : réalité et imaginaire, lieux externes et internes, conscience et inconscience, autour de la notion de temporalité. Les personnages masculins de Poe comprendront en effet tôt ou tard que cette confrontation avec l'abîme est en vérité une lutte contre la mort dont le caractère absolument fatal émerge soudainement dans leur esprit avide d'une révélation qui ne vient jamais. C'est le sens même du « revenir », une sorte de message terrible sortant de la bouche du gouffre et qui sera porté par la femme ; un revenir continuel de cet abîme dont elle se fait symbole et qui dit : « il n'y avait que le gouffre, c'est celui que tu vois maintenant, celui que tu portes également ; il n'y aura jamais rien d'autre ».
1. David Ketterer, The Rationale of Deception in Poe, Baton Rouge, Lousiana State University Press, 1979, 284 pages.
2. Usher : passeur, celui qui introduit un visiteur.
3. Edgar Allan Poe, Contes, Essais, Poèmes, Paris, Robert Laffont, 1989, coll. Bouquins, p. 408.

Table des matières
Sommaire III
I. CHAPITRE INTRODUCTIF : LE PUITS, LE PENDULE ET LA REVENANTE 1
Le puits 3
Le pendule 6
Du passé onirique 9
Revenir et revenante 14

II. BÉRÉNICE 20
Les ruines du temps 20
Tombeau de l'existence 23
Empire et emprise des ombres 29
Ruine de Bérénice 32
La boîte oblongue 38

III. LA CHUTE DE LA MAISON USHER 46
Avancée des ténèbres 47
Le règne de lumière 52

Le tourbillon du temps 57
Décomposition et mélancolie 63

IV. LIGEIA 70
La femme-univers 71
La chute 78
Solipsisme 82

CONCLUSION 89
Bibilographie 93