À propos de cette édition

Éditeur
NBJ
Genre
Science-fiction
Longueur
Nouvelle
Paru dans
NBJ 79/80
Pagination
143-150
Lieu
Montréal
Année de parution
1979

Résumé/Sommaire

Premier morceau : les Dieux ont créé l’illusion du monde – bien plus, ils ont créé l’illusion jusqu’au dernier homme « quand le dernier s'aperçoit enfin tout seul, et depuis le début, tout recommence sur une autre planète et l’un des Dieux, jamais le même, n’a plus qu’à éteindre la machine. » Un JE inquiet, « dans la constellation de la Locomotive (anciennement Orion) » sait être en réalité « sur la Terre et seul avec la foule des Dieux qui, d’une seule pression de mon doigt sur l’interrupteur… »
Deuxième morceau : un employé des wagons-lits a trouvé un corps sans vie dans un compartiment-couchette. Une vieille dame voisine a témoigné avoir entendu une querelle entre les deux occupants. L’employé s’appelle K. Waldheim, [ce qui ne dira rien à personne aujourd’hui mais c’était le président de l’Autriche dans les années 1980, et le secrétaire des Nations Unies dans les années 1970, centre d’un scandale pour avoir caché son passé d’officier nazi.] L’assassiné est un certain A. de Saint-Exupéry, « pigiste et aviateur […] auteur de nombreux traités de morale à l’usage des jeunes gens, ainsi que d’un certain nombre d’ouvrages consacrés la navigation sans visibilité » ; le premier suspect est un fils d’ouvrier agricole, Wolfgang-Amadeus M. qui se trouvait dans la coursive et dit avoir assisté au crime, dénonçant le second, « un blond éphèbe princier », qui est activement recherché par la police.
Troisième morceau : lettre à sa « chère maman » d’un visiteur non humain sur une planète où les « rites nuptiaux » sont surprenants, et où l’on arbore « les organes sexuels les plus diversifiés ». S’ensuit la description très détaillée d’un tournage de film porno, interprétée comme série de rituels.
Quatrième morceau : en registre Flaubert, celui de Salambô, épico-héroïque flamboyant, on décrit Achille se retirant sous sa tente – pour y presser « le bouton couleur chair qui recharge ses piles. Il lui faudra une bonne semaine de colère simulée avant d'être à nouveau prêt à casser du Troyen. » Pendant ce temps, ailleurs sur le set, d’autres modèles se font brancher. Il suffira « au modèle Clint Eastwood de replacer crânement son stetson sur sa tête. »
Cinquième morceau : « Le Brnv attend, griffes fichées dans l'arbre, fourrure hérissée, souffle court du chasseur. » Dix lignes plus loin, « Dans un instant, il n'y aura jamais eu de premier homme. »
Sixième morceau : dans une prison transparente, compressés les uns sur les autres entre un plafond bas et un plancher où l’on s’écrase, on attend – un JE attend – d’être tués « comme des chiens ». Une pince à cinq branches vient parfois en pêcher certains, les emportant vers « cette horrible odeur de chair grillée ». Enfin tombe pour JE l’étrange sentence : « chou relish ».

Commentaires

Paru dans le numéro spécial de la Nouvelle Barre du Jour en 1979, ce collage hilarant plus-méta-que-ça-tu-meurs de l’oulipiste et pataphysicien Jean-Pierre Vidal réussit le tour de force de répondre, à sa manière, à la commande SF du collectif. En effet, mine de rien, avec des techniques de renversements qui rappellent un peu les illusions d’optique où une figure creuse est aussi une figure pleine, faisant exploser le regard rationnel (« seul avec la foule des Dieux qui, d’une seule pression de mon doigt sur l’interrupteur… »), il passe en revue les grands tropes classiques du genre – on pourrait presque mettre des noms d’auteurs, voire des titres de grands classiques sur chacun de ces fragments. Dans I, par exemple, « la terre elle-même n'est ni ronde ni plate ni mobile ni immobile mais hélicoïdale et intermittente et [que] les Dieux s'en amusent encore », accompagné d’une paranoïa à La Matrice avant la lettre où tout est illusion, y compris les voyages spatiaux néanmoins entrepris, et on peut « éteindre » la machine (mais qu’est-ce qui disparaîtra ?).
Le côté policier se voit représenté en II, avec en prime le petit extraterrestre de Saint-Exupéry – écrivain à l’idéologie douteuse dans les années 30 et 40, eh oui, surtout celle de son épouse, d’où l’irruption de Waldheim, évocation de la tentation inquiétante de bien des textes de l’âge d’or (tous ces surhommes…). Puis on est en plein motif extraterrestre, le visiteur d’ailleurs, très naïf, chez des humains, renversement classique (Micromegas…) – mais avec sexe et rock’n roll, ou enfin, le sexe qui fait souvent partie des histoires d’Ets, d’abord plus ou moins subtextuel puis admis, voire revendiqué, lors de la « révolution » de la Nouvelle Vague SF – il l’a toujours été et l’est encore sur les couvertures de nombreuses revues.
Les Robots ensuite, très Westworld (le film, à l’époque), mais mâtiné d’heroic fantasy – on sait que les deux genres se sont beaucoup contaminés au début – et encore maintenant : toutes ces planètes archaïques et barbarement guerrières… Voyage dans le temps ensuite, avec univers parallèle où la race humaine, perçue comme un futur désastre menaçant, n’existera pas. Et enfin l’humour absurde et cruel, qui se place du point de vue de l’Autre absolu en nous obligeant à nous y reconnaître : notre nourriture. Vidal nous ramène ainsi, magistralement, au fondement même du genre : ce regard décalé, n’est-ce pas exactement ce dont se targue la SF ? [ÉV]