À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
Une guerrière est envoyée en mission par la Vieillesage pour ramener au village une divinité, l’Oeilectrice, afin d’assurer la survie de la petite communauté de femmes. Au retour de la guerrière, le village est désert : aucune trace des femmes, des fillettes et du troupeau de mâles géniteurs.
Commentaires
On n’associe pas spontanément Michel Bélil et écriture expérimentale de science-fiction. L’auteur du Mangeur de livres a surtout pratiqué un fantastique assez classique et quand il s’est aventuré sur le territoire de la science-fiction, il l’a fait avec le même souci de la simplicité.
« La Dernière Personnage » est certainement le texte le plus obscur et déroutant de Michel Bélil, clairement influencé ici par les premières fictions publiées par imagine… dont il fera partie du comité de rédaction pendant de nombreuses années. À ses débuts, la revue professait un parti pris pour l’expérimentation formelle en science-fiction et la new wave anglaise.
À un premier niveau de lecture, la nouvelle raconte la quête d’une guerrière qui met tous ses espoirs dans une divinité qui se révélera impuissante à sauver celles qui la vénèrent. La communauté brièvement esquissée est une gynocratie : les mâles « sans bras ni jambes », enchaînés par la taille, sont traits comme des vaches pour extraire leur semence. La conception féminine de la société s’étend aussi à la langue, ce dont Bélil rend compte en féminisant les mots de genre masculin comme l’illustre le titre de sa nouvelle. Cependant, cette féminisation à outrance, appliquée tous azimuts, ne correspond à aucune règle rigoureuse. Pourquoi, par exemple, féminiser « espoir » (pour « espoirre ») ? On est loin d’un système de pensée réfléchi qui intègre la primauté du genre féminin tel qu’Élisabeth Vonarburg l’a brillamment conçu dans Chroniques du Pays des Mères une dizaine d’années plus tard.
La trame narrative somme toute simple cache une réflexion un peu absconse sur l’écriture, la littérature et le livre. Ce que l’auteur veut dire – selon ce que j’ai pu comprendre –, c’est que la littérature et les personnages n’existent vraiment que dans la mesure où il y a des lecteurs. Ce que recherche la guerrière à travers la divinité qu’elle implore, c’est un lecteur (l’Oeilectrice) qui lui conférera une existence. Devant l’abandon de la divinité, devant la disparition des livres symbolisés par le village, la dernière survivante de la petite communauté voudra détruire l’idole. Sous le couvert d’une allégorie sombre, c’est la mort de la littérature attribuable à la désertion des lecteurs, et par le fait même la mort de l’humanité, que la nouvelle de Michel Bélil annonce.
« La Dernière Personnage » est vraiment un OVNI littéraire dans la production de l’écrivain. [CJ]
