À propos de cette édition

Éditeur
Carfax
Genre
Fantastique
Longueur
Novella
Paru dans
Carfax 39/40
Pagination
5-49
Lieu
Montréal
Année de parution
1987
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Le correspondant accusé de psychopathie par son rival écrit à son tour au même fanéditeur. Il est le vrai écrivain, prisonnier d’un corps bestial et récemment évadé du Deuxième Monde. Il raconte son aventure, déclenchée par la découverte de l’escalier souterrain, puis la longue exploration d’un réseau de plus en plus profond, jusqu’à une immense caverne illuminée où flottait une « sphère d'ombre ». Cette singularité s’avère être l’interface par où Ggh’Muhgm’Jh communique télépathiquement avec lui, se disant prêtre et surveillant de cette « porte » donnant sur d’autres Mondes. Il accepte l’idée d’un transfert de corps de six mois par lequel l’écrivain visiterait ces autres Mondes – mais c’est une ruse et Ggh’Muhgm’Jh n’y voit qu’une chance inespérée de quitter le Deuxième Monde.

L’écrivain se retrouve donc dans le corps d’un loup-garou proscrit par les siens et recherché pour toutes sortes de crimes. Avec diverses péripéties, la description de quelques us du cruel peuple Whajhc’hjuushj et de son univers physique, on apprend que les contacts entre Premier et Deuxième Monde ne sont pas rares, qu’ils ont inspiré divers fantastiqueurs tels Lovecraft et Hodgson.

À travers le Rêveur, être immense et protéiforme, l’exilé se voit révéler une issue. Il parvient effectivement à quitter le Deuxième Monde et acquiert une certaine maîtrise de ce trajet. Il cherche toujours le moyen de reprendre son identité usurpée, celle de Jean Pettigrew.

Commentaires

Le goût de Pettigrew pour la mystification est connu de tous ceux avec qui il a conversé ne fût-ce qu’une heure : anecdotes curieuses, souvent invraisemblables, projets ambitieux, parfois mégalomanes, pas toujours concrétisés – l’approche égocentrique de cette fiction-ci nous autorise, nous demande d’en faire une critique aussi personnelle, c’est-à-dire indissociable de la personne Pettigrew. J’écris “égocentrique” au sens littéral, sans connotation péjorative : le récit se dit autobiographique et mêle à la fiction quantité de détails authentiques sur la vie de l’auteur et sur le milieu de la SFFQ.

Le texte (surtout le premier volet) est mal servi par la compo : plusieurs coquilles, authentiques ou apparentes, brouillent le sens. Conscient du problème, Pettigrew a fourni les épreuves du second volet, de loin le plus long, sorties sur imprimante. On a ici une nouvelle suivie d’une novella. Le procédé des lettres à l’éditeur Lacroix, l’emboîtement dans la réalité et dans d’autres textes (de Pettigrew ou d’autres fantastiqueurs) captent efficacement l’attention du lecteur. Certes, le deuxième volet est longuet par moments, mais c’est compensé par le charme d’un récit de « voyage extraordinaire » comme on en écrivait au dix-neuvième siècle, où le conteur se rappelle de temps à autre au souvenir du lecteur.

Certains paysages désolés et crépusculaires évoquent d’ailleurs le Hodgson du Pays de la nuit et de La Maison au bord du monde. À Lovecraft, aussi évoqué par le narrateur, Pettigrew a emprunté la philologie imprononçable : Gwurg’vhìjns, Subusc’hahgs et autres Hashj’JginH se disputent le facile triomphe de dérouter le lecteur. Les voyages de Randolph Carter dans Kadath viennent aussi à l’esprit lorsque Pettigrew évoque la lune rouge des Gwurg’vhìjns.

Pettigrew nous montre, occasionnellement, les tournures d’une très belle écriture. Il donne aussi les aperçus d’une imagination généreuse, ample, démesurée parfois – mais, comme dans sa nouvelle de 1985 « La Vallée des montgolfières », ce ne sont que des aperçus dont on regrette la brièveté et le caractère en quelque sorte gratuit. On voudrait en savoir davantage, par-delà telle ou telle évocation trop courte, mais déjà le récit passe à autre chose. Et lorsqu’on pèse l’ensemble, on sent le déséquilibre entre certains passages minutieusement détaillés, toutefois pas très signifiants, et d’autres quasi escamotés et pourtant plus conséquents. On se prend à déplorer que l’auteur n’ait pas consenti l’effort d’un roman – plus construit, donc, plus travaillé.

Le récit est manifestement “à suivre” et tous les ingrédients du feuilleton s’y retrouvent, avec les inconvénients et les agréments de cette forme littéraire. Quoi qu’il en soit, on regrette que « Des nouvelles du Deuxième Monde » n’ait pas été la contribution de Jean Pettigrew au projet de collectif Crépuscules de René Beaulieu, au lieu de l’assez banale « Entrée en la demeure » qui laissait le lecteur sur sa faim. « Des nouvelles du Deuxième Monde » aurait rehaussé n’importe quel recueil ou collectif québécois de fantastique.

Jean Pettigrew a du souffle, le souffle ample qui gonfle les ballons, par exemple, mais a-t-il le souffle long des romanciers-fantastiqueurs qui auraient eu, eux aussi, une vision du Deuxième Monde et dont il évoque l’œuvre dans sa novella ? Cela reste à voir. [DS]

  • Source : L'ASFFQ 1987, Le Passeur, p. 147-149.