À propos de cette édition

Éditeur
Déesse
Genre
Fantastique
Longueur
Feuilleton
Paru dans
Artistes 24
Pagination
3-5
Lieu
Lac Carré
Année de parution
1999
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Paul, qui travaille pour une publication scientifique, doit couvrir un colloque qui se déroule à l’Auberge de la Roche Grise. Miller, son rédacteur en chef, est un fervent tenant de la rationalisation du travail ; il n’est donc pas question que son employé occupe une chambre dans la dispendieuse hôtellerie. Paul doit donc loger chez une villageoise dont la maisonnette est située à douze kilomètres de l’auberge. Belzémir, son hôtesse, est une bonne vieille qui lui présente Lalouette, une autre habitante du coin. Ce sera son premier contact avec les résidantes quelque peu particulières du hameau de Carré-des-Sources.

Belzémir affirme à Monsieur Paul qu’elles sont des fées. Pendant la soirée, le journaliste, qui ne parvient pas à trouver le sommeil, enfile un imperméable pour aller faire une petite balade. Il aperçoit un feu allumé à ciel ouvert. Il s’en approche mais est aussitôt attaqué par une femme qui le menace avec un pieu. Heureusement, Lalouette, qui est la meilleure amie de la femme sauvage, intervient. Paul apprend alors que la femme au pieu s’appelle Follette et qu’elle vient tout juste de donner naissance à une petite fille. Follette cuit un bout de viande sur le feu et en donne un morceau à Paul.

Le lendemain, il se rend au colloque où une psychiatre célèbre, Madame Rubio, donne une conférence. L’esprit du journaliste vagabonde, il se souvient du jour où il a rencontré Cheryl, sa femme d’origine américaine, décédée depuis. Il se trouvait dans un hôtel new-yorkais, le jour même où était proclamée l’indépendance du Québec. Paul revient dans la réalité et parvient à se concentrer sur la conférence en cours. Madame Rubio discourt à propos de ce qui était considéré à d’autres époques comme des comportements maladifs de la part des femmes, notamment le fait que certaines d’entre elles dévoraient le placenta après l’accouchement. Le journaliste se rend alors compte que c’est ce qu’il a mangé la soirée précédente. Il se précipite à la salle de bains pour y vomir. Plus tard, il se rend au restaurant du village pour y dévorer un club sandwich et participer à une cagnotte dont le montant sera remis à celui ou celle qui devinera la journée exacte du dégel du lac.

Pour finir la soirée en beauté, Paul accompagne Lalouette dans une sorte de grotte où ils font l’amour. Il retourne ensuite chez Belzémir. Celle-ci lui demande d’aller chercher du bois dans la grange. Là, il rencontre une jolie et mystérieuse jeune femme qui s’appelle l’Ombresse et qui semble avoir le pouvoir d’apparaître ou de disparaître à volonté. En sa compagnie, il déterre un landau et une poupée. Il apprend aussi de la bouche de l’Ombresse que son rédacteur a appelé Belzémir pendant son absence et qu’il a chargé celle-ci de lui dire qu’il est viré. Paul est atterré et il décide de demeurer pour l’instant au Carré-des-Sources. Il se demande pourquoi tout cela lui arrive, mais Belzémir devine la même chose que la psychiatre Rubio lors de l’entrevue qu’elle lui avait accordée : une femme lui en veut. Probablement Candy qui était supposée couvrir le colloque mais qui a été mise à pied parce qu’elle refusait de répondre aux avances du rédacteur.

Le lendemain, Paul rencontre la fille de Follette qui est déjà devenue une adolescente. Le soir venu, l’étoile maléfique d’Algol brille dans le ciel. Belzémir se transforme en poivrote au langage vulgaire et tout est en désordre dans la maison. Terrifié, Paul se précipite au restaurant du village où il apprend qu’il a gagné la cagnotte. Tous les habitants de Carré-des-Sources fêtent l’arrivée du printemps autour d’un feu de camp. Paul rencontre Lalouette, Follette et l’Ombresse. Il s’avance vers elles en se demandant laquelle il va embrasser.

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Commentaires

L’écriture est impeccable quoique l’auteure n’hésite pas à utiliser des expressions typiquement québécoises. Sa langue est néanmoins élégante et épurée, si bien que ce récit sans lourdeurs est d’une lecture agréable malgré un refus délibéré du suspense et de l’intrigue linéaire de la part de l’auteure. À travers Paul, le narrateur du récit, qui se plonge souvent dans des réminiscences, Szucsany use souvent du retour en arrière, un peu gratuitement à vrai dire.

Les éléments d’altérité n’occupent pas le devant de la scène dans ce roman et le lecteur peut même se demander s’il peut les considérer comme tels dans cette intrigue à tendance bizarroïde et surréaliste. Il en vient à se demander où l’auteure veut en venir au juste. Vers la fin, le fantastique devient de plus en plus présent alors qu’avant, il s’agissait plutôt de science-fiction, de politique-fiction en fait, peut-être même d’un univers parallèle dans lequel le Québec a obtenu son indépendance. L’auteure ne donne pas assez de précisions pour pouvoir le déterminer à coup sûr. Szucsany, de toute évidence d’abord et avant tout une écrivaine de littérature générale, ne s’applique pas à décrire les effets spectaculaires d’un important changement ou d’une catastrophe majeure comme le faisait autrefois Richard Rohmer par exemple. Elle va plutôt dans le sens d’un Jack Womack qui, dans Journal de nuit, se concentrait sur les gens ordinaires et sur la façon dont leur vie était affectée par les bouleversements sociaux. Même là, elle s’éloigne de Womack en ce qu’elle refuse le drame sombre et urbain. Qui plus est, elle rejette éventuellement tout réalisme en proposant des personnages excentriques et hors du commun qui ont des talents qui ne sont pas de ce monde. En ce sens, bien que le propos ne soit pas dénué d’intérêt et que l’intrigue contienne sa part de scènes saisissantes, on ne peut s’empêcher d’éprouver à la lecture de ce roman pétri de bonnes intentions une petite impression de superficialité. L’auteure paraît se tenir un peu en retrait de son intrigue qui, par conséquent, souffre d’un certain manque de chaleur et de passion.

Par ailleurs, la vision que Szucsany a de l’indépendance du Québec est plutôt sardonique. Elle fait allusion à une crise qui est peut-être celle qui a découlé de l’indépendance ou simplement une autre de ces crises économiques qui frappent régulièrement l’Amérique du Nord. L’auteure préfère la subtilité. Elle évoque en passant quelques-unes des conséquences de l’événement et brosse quelques aspects de cette société mais sans vraiment entrer dans les détails. En tout cas, elle ne croit pas, de toute évidence, que l’autodétermination soit synonyme d’utopie. Elle semble vouloir dire que l’indépendance profite surtout à la bourgeoisie canadienne-française envers qui le gouvernement québécois est politiquement redevable. Dans ce monde, les citoyens paraissent plutôt pauvres. Je pense à cette scène où le narrateur aperçoit un frigo sur un balcon. Son guide lui explique alors que lorsque les gens n’ont plus les moyens de s’acheter de la nourriture, ils se débarrassent de cet objet encombrant. De plus, les travailleurs et les femmes semblent avoir perdu des droits puisque Miller, le patron de Monsieur Paul, peut mettre celui-ci à la porte du jour au lendemain ; puis il y a la pauvre Candy qui, renvoyée parce qu’elle a refusé les avances dudit rédacteur, ne paraît avoir de recours possibles que du type surnaturel.

Assez tôt dans ce roman, les femmes sont appelées des fées, et plus on progresse dans la lecture, plus on se rend compte qu’il ne s’agit pas que d’une simple désignation poétique. Cela dit, ces fées sont plutôt rudes et elles ne volètent pas, évanescentes, dans les airs comme l’amie de Peter Pan. Dans le dernier tiers du roman, Szucsany laisse libre cours au fantastique pur : la fille de Follette devient adolescente en un temps record, l’apparition de l’étoile maléfique d’Algol provoque d’étranges modifications de comportements chez la sympathique Belzémir. Peut-être faut-il voir dans ce dernier événement le fait que Belzémir représente l’ordre ancien de la femme traditionnelle qui n’est en fait qu’une façade cachant des laideurs dont la présence de l’étoile force la révélation. On se doit cependant d’être prudent en ce qui concerne l’interprétation à donner aux épisodes de ce roman qui paraît fortement symbolique. Il n’est pas aisé de déterminer ce que l’auteure veut vraiment dire, en admettant qu’il y ait réellement une signification à ces événements et que Szucsany ne se soit pas simplement amusée à édifier une intrigue énigmatique. Elle semble faire tellement confiance à l’intelligence de son lecteur qu’elle n’explique pas grand-chose. Personnellement, j’avoue être en partie mystifié.

À moins que le leitmotiv de ce roman vise à démontrer la force des femmes. Ces dernières sont toujours les plus solides, les plus mystérieuses, les mieux équilibrées, les plus puissantes en somme. Les hommes peuvent posséder le pouvoir temporel mais le vrai pouvoir, le spirituel, est entre les mains des femmes. Elles s’en sortent finalement mieux, quelles que soient leurs conditions d’existence. Le « J’ai faim » de Candy après sa mise à pied en témoigne. Sa force tranquille et efficace appartient à celles qui savent qu’elles vont survivre en définitive. Elle ne s’inquiète pas de l’avenir, ne panique pas même si les circonstances ne lui semblent pas favorables. Le féminisme de Szucsany n’est pas tonitruant ou revendicateur, il n’est pas postféministe, il a plutôt l’air de dire que, de toute façon, les femmes sont déjà prééminentes. Dans cette logique, les personnages masculins sont quelque peu caricaturaux. Pensons à Miller qui essaie d’embrasser Candy dans l’ascenseur comme un adolescent attardé. Ou encore, lorsque le narrateur perd son emploi, il se laisse aussitôt aller, ne se rase plus et cherche des moyens de conserver sa dignité face à son ex-patron. Candy, elle, n’a rien à faire, il suffit qu’elle subisse une injustice pour que les tuiles s’abattent sur la tête de Monsieur Paul qui a été envoyé à sa place au colloque. Comme s’il existait une justice immanente qui protège les femmes. On se demande cependant pourquoi les malchances ne frappent pas également Miller qui, à la base, est le véritable responsable de toutes ces détresses.

Il y a aussi des choses qui sont discutables ou qui auraient mérité plus d’approfondissement. Par exemple, pourquoi les policiers apparaissent-ils soudain en pleine nuit pour essayer de mettre la main au collet de l’Ombresse ? Parce qu’elle est une femme et qu’elle a des pouvoirs ? Quand le narrateur se trouve à New York, il lit Quebec wins Independance en gros titre dans le journal. Cela semble lui faire plaisir mais le surprendre aussi et le lecteur ne comprend pas pourquoi. Il est difficile de croire qu’étant journaliste, même scientifique, il n’ait pas été suffisamment au courant de la situation politique pour ne pas se douter que cet événement allait se produire. Enfin, j’ai peine à croire que l’on ait reproché au narrateur d’avoir épousé une Américaine. Il existe bien au Québec un courant anti-américain, mais je ne pense pas qu’il soit virulent à ce point. Au contraire, lorsqu’un Québécois épouse une de nos voisines du Sud, cela est considéré comme une forme d’ascension sociale.

Sous-titré « Roman champêtre », Les Fées des lacs est exactement cela, un roman champêtre qui fait goûter au lecteur la saveur de la vie et des légendes d’un petit village, le tout se déroulant cependant dans un contexte moderne plutôt qu’à l’époque de Séraphin Poudrier. Le roman de Szucsany n’est pas mauvais, loin de là, mais je crains qu’il ne plaise qu’assez peu, en raison de son caractère atypique, à des amateurs de science-fiction et de fantastique. [DJ]

  • Source : L'ASFFQ 1999, Alire, p. 161-164.