À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
Prudent B. Pépin, célibataire, âgé d’une quarantaine d’années, très rangé dans sa vie professionnelle et privée, travaille à l’Assurance. Il mène une existence sans histoire jusqu’au jour où un rayon lumineux, en provenance du ciel, l’atteint en pleine poitrine et laisse sur sa peau un signe. Peu à peu, un visage se précise et la bouche semble vouloir articuler un mot que Prudent n’arrive pas à comprendre.
Sa vie change complètement car il se croit investi d’un message qui viendrait d’une autre planète ou d’une autre galaxie et qu’il aurait pour mission de livrer à tous les habitants de la Terre. Prudent a de la difficulté à croire ce qui lui arrive. Pourquoi a-t-il été choisi comme destinataire de ce rayon lumineux ? Ce n’est pourtant pas le hasard car il a appris à l’Assurance que le hasard n’existait pas, qu’il est le résultat d’un enchaînement logique de faits. Après avoir douté de lui-même, il se convainc qu’il n’a pas rêvé, qu’il a bel et bien été atteint par un rayon cosmique. Mais qui croira son histoire ?
Après avoir cherché une réponse à ses questions dans des livres scientifiques, il s’adressera successivement à l’astronomie, à la religion et à la communication de masse pour y obtenir une confirmation de l’expérience qu’il a vécue. Seule une jeune prostituée qu’il a suivie dans sa chambre verra le visage imprimé sur sa poitrine. Pour elle, ce visage est celui du Christ et Prudent est un messager que le ciel lui envoie pour lui reprocher sa mauvaise vie.
Commentaires
Le roman de Carrier reprend inlassablement les interrogations métaphysiques du personnage principal. Le caractère répétitif du propos s’explique ainsi : « Raconter. Recommencer. Répéter. Il n’existait pas d’autre façon de ne pas cesser d’y croire. » Il n’en demeure pas moins lassant à la fin car Pépin a vite fait le tour des explications possibles. Et c’est dans la recherche d’une explication rationnelle à ce phénomène que le roman de Carrier s’ouvre au fantastique.
En fait, le signe céleste peut symboliser ce que chacun veut bien y voir. Le sens mystique que lui prête la jeune fille est aussi valable que le sens scientifique pour l’astronome ou le sens métaphysique pour le philosophe. Car la question est de savoir d’où vient ce message et ce qu’il veut dire. Peu à peu, Prudent prend conscience de la place de l’homme dans l’univers, de son infinie petitesse dans la grandeur infinie et inconcevable du cosmos. Pascal est passé par là !
Rejetant le mysticisme, Prudent croit plutôt qu’il s’agit d’un message envoyé par les habitants d’une autre planète qui veulent entrer en communication avec les Terriens. Ces habitants auraient la propriété de fractionner un corps et de transmettre ces parties d’eux-mêmes par la lumière. Cependant, ce contact avec l’Autre n’est jamais perçu par Prudent comme une menace à son existence ou à celle de la Terre. Roch Carrier fait preuve d’humanisme et de générosité en accueillant avec empressement cette manifestation de vie qui viendrait du cosmos. Il plaide l’ouverture vers autrui plutôt que le repli sur soi. Il dit aux hommes de cesser de regarder vers le sol et de lever les yeux vers le ciel.
Les Fleurs vivent-elles ailleurs que sur la Terre ? marque une rupture dans l’œuvre de Carrier. Ses romans précédents s’enracinaient dans la terre et exprimaient une forme de nationalisme se traduisant par une sorte d’inventaire du passé. Le thème du pays est abandonné ici au profit de celui de la planète dans ses rapports avec l’univers. En élargissant ainsi sa perspective, Carrier rejoint l’essence du fantastique. Son discours accède à l’universel car il concerne l’homme en général.
Si l’auteur sent le besoin de nommer les origines de son personnage, de faire resurgir les souvenirs de son enfance vécue dans le comté de Bellechasse, c’est que tout homme vient de quelque part. Mais Prudent B. Pépin se détache de plus en plus de ses racines, il devient un Terrien sans nationalité et c’est à ce titre qu’il reçoit le message venu de l’au-delà de la nuit. L’isolement du héros de Carrier indique clairement cependant que l’homme n’est pas prêt à accueillir des manifestations de vie différentes de celles qu’il connaît. L’homme est encore trop replié sur lui-même pour percevoir les signes que le ciel lui envoie. Prudent prêche dans le désert parce que l’homme nouveau qu’il est devenu n’est pas encore né à l’échelle de la planète.
Dans le roman de Roch Carrier, le fantastique est une voie qui permet à l’auteur d’aborder la question métaphysique de l’existence de l’homme sur la Terre, de ses rapports avec l’univers et avec les autres formes de vie. La réflexion de Prudent est ponctuée d’affirmations philosophiques qui rabaissent les prétentions de l’homme : « Un homme n’est rien de plus qu’un poil poussé dans l’épiderme de la Terre ». « L’homme n’était qu’une étincelle de vie ; cette étincelle brillait dans la nuit comme les astres en orbite ; une vie d’homme était une étincelle ». Ce questionnement n’épargne pas l’origine du monde : « Tout était étincelle issue du feu originel. Mais le feu originel était issu de quoi ? L’explosion était issue de quoi ? ».
Le lecteur est continuellement dans la tête du personnage aux prises avec des idées qui l’étourdissent et lui donnent le vertige. Le livre de Carrier relève pratiquement autant de l’essai que du roman car la trame narrative est développée au strict minimum. Il n’en demeure pas moins efficace parce qu’il dérange le lecteur en l’amenant à s’identifier au citoyen ordinaire, anonyme, qui a été choisi pour dire à ses semblables qu’un nouvel homme doit naître et se mettre à l’écoute du ciel.
L’aventure extraordinaire de Prudent implique nécessairement un choix entre deux philosophies de la vie : le matérialisme des pragmatistes qui vivent pour le présent et le spiritualisme, valeur privilégiée par ceux qui parient sur ce qui vient après que l’étincelle se soit éteinte. Prudent vit profondément cette mutation. Son esprit pratique et rationnel d’agent d’assurances est mis en face d’un phénomène qui échappe à toute logique et à tout raisonnement. Il se mettra à imaginer diverses explications auxquelles il n’aurait jamais cru penser.
Autant par le thème que par l’écriture, Les Fleurs vivent-elles ailleurs que sur la Terre ? amorce un nouveau cycle dans l’œuvre de Roch Carrier. Comme son personnage principal, l’auteur semble avoir rencontré son chemin de Damas lors de la création de sa première véritable pièce de théâtre, La Céleste Bicyclette, en 1980. Après avoir évoqué le passé rural et la réalité urbaine de la société québécoise à travers des romans où son talent de conteur s’exprimait avec une belle verdeur et une douce ironie, Carrier se fait le héraut d’un nouveau règne, celui de l’homme cosmique. Ce faisant, le ton devient plus grave et le conteur cède la parole au philosophe qui ressasse un peu trop longuement ses questionnements. Un tel sujet aurait pu être circonscrit dans le format d’une nouvelle. [CJ]
Références
- Bélil, Michel, imagine… 15, p. 114-115.
- Carpentier, André, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 338-339.


