À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
Le médecin Grégoire Rabouin reçoit dans son cabinet une patiente maigre et déprimée nommée Gisèle Ribault. Il la revoit quatre ans plus tard, sur la terrasse d’un bar, et elle semble avoir miraculeusement repris du mieux. Elle lui paie plusieurs verres. À la fin de la soirée, Grégoire se fait embarquer dans une camionnette grise. Il se retrouve dans une prison de Moscou, dont Gisèle le sort sans plus d’explications. Elle prétend ensuite qu’il a imaginé ces événements à cause de l’alcool.
De retour chez lui, il découvre un cahier noir racontant l’histoire de Gisèle, qui a conclu un marché avec un serpent nommé Tournoukriel : à condition de laisser le reptile nicher dans son ventre (dans lequel il entre via son vagin ou sa bouche), il lui confère des pouvoirs magiques : elle peut se changer en serpent, possède le don d’ubiquité et peut se servir de ces deux pouvoirs sur ses amoureux. Grégoire reçoit ensuite la visite de Gisèle. Il lui donne la référence d’un ami psychiatre, la croyant folle. Dans le journal du lendemain, il apprend la mort dudit psychiatre, tombé par la fenêtre de son bureau à l’heure de la consultation de Gisèle.
Grégoire contacte la police, mais évite de révéler les éléments fantastiques de l’histoire. Il va ensuite se promener sur le mont Royal, où il voit Gisèle accompagnée d’un homme vêtu de violet. Un serpent entre dans l’anus de l’homme alors que celui-ci se penche dans les buissons. Il se présente bientôt à Grégoire comme le « Docteur Barbin », affirmant travailler à l’asile Saint-Jean-de-Dieu. Par contrôle mental, il oblige Grégoire à le suivre. À partir de ce moment, Grégoire est forcé d’accomplir toutes sortes d’actes ignobles sous la coupe de Barbin, du proxénétisme de patients de l’hospice à des chirurgies ignobles dans son propre cabinet, dont Gisèle et le faux docteur ont pris le contrôle. Grégoire apprend bientôt que l’homme n’est autre que Tournoukriel.
Après quelques sauts par ubiquité et des trous de mémoire, il se réveille chez lui et trouve à nouveau le cahier, auquel une nouvelle partie a été ajoutée. Gisèle y raconte qu’elle a découvert le « Royaume » de l’espèce de Tournoukriel en se changeant en serpent et en entrant dans l’anus de son comparse. Grégoire découvre aussi que Gisèle planifie de « se venger » de lui. Il tente de trouver de l’aide contre ses harceleurs, sans succès, et se retrouve bientôt entre les mains de Gisèle, qui le viole. À son réveil, son pénis s’est transformé en serpent parlant qui l’oblige à aller rejoindre Gisèle lorsqu’elle a envie de lui. Bientôt, elle l’oblige à l’épouser.
Au fil des années, le sexe de Grégoire redevient normal, et le couple a quatre enfants. Après toutes ces années, Gisèle semble avoir oublié les événements ayant mené à leur mariage.
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Commentaires
J’aimerais pouvoir dire du bien de ce roman, mais malheureusement, à chaque nouvelle scène sexuelle tordue, je réalisais que, alors que je m’imaginais que les choses ne pouvaient plus empirer, l’auteur arrivait à me surprendre. L’intrigue fantastique de cette œuvre semble n’être qu’un prétexte pour laisser place à des fantasmes qui, non seulement frisent constamment la misogynie, mais se rapprochent aussi drôlement de la zoophilie. Je veux bien concéder que dans un contexte historique suivant immédiatement la Révolution tranquille, certain•es écrivain•es aient cherché à briser les tabous sexuels longtemps dominants au Québec, mais dans le cas qui nous occupe, je me demande sérieusement si toutes les limites valent la peine d’être dépassées.
En effet, je ne vois nullement l’intérêt d’écrire une histoire impliquant aussi explicitement des serpents dans les relations sexuelles. L’auteur voulait visiblement nous raconter comment une espèce intelligente de reptiles domine secrètement les êtres humains, mais pourquoi impliquer aussi intensément la sexualité des personnages ? La référence biblique à la tentation d’Ève pour le fruit défendu est plutôt évidente, mais ne contribue qu’à enfoncer davantage le récit dans les clichés misogynes, faisant de Gisèle l’incarnation même de la putain archétypale.
Mentionnons d’ailleurs comment ce personnage est pauvrement développé, l’auteur s’étant contenté de reprendre les conventions usées de la femme fatale dont le seul plaisir est de causer la ruine des hommes. Telle une sorcière, elle change littéralement son ancien mari en crapaud, et lorsqu’elle tombe amoureuse de Grégoire, elle lui en « veut » au point de chercher à le torturer à mort. Heureusement pour l’intéressé, elle se ravise, mais décide plutôt de l’épouser de force, ce qui semble à peine mieux compte tenu des circonstances.
De même, notons comment le personnage de Grégoire est lui aussi collé à des normes de genre extrêmement malsaines. Tout au long du roman, il ne semble jamais pouvoir s’empêcher « d’apprécier » le physique des jeunes femmes qu’il croise, en particulier Gisèle. Même lorsque son pénis se fait transformer en serpent et qu’il est forcé de coucher avec cette dernière à répétition, il admet que « [c]e serait mentir que de prétendre que je ne prenais pas un certain plaisir à sa compagnie. Elle se laissait vivre et, comme une chatte gavée de pâtée, elle trouvait le moyen d’encore embellir. » (p. 248) Non seulement le développement bâclé de ce personnage réitère la norme selon laquelle les hommes ne pensent toujours qu’à la sexualité, mais cela envoie un message plutôt nocif aux victimes d’abus sexuels, comme quoi si l’agresseuse ou l’agresseur est « joli•e », la victime ne devrait pas se plaindre et plutôt apprécier l’expérience… Une fois marié à Gisèle et père de quatre enfants, quelques années plus tard, Grégoire finit même par se dire « heureux en ménage », comme si les expériences traumatisantes ayant précédé son union n’avaient finalement pas été si graves.
En ce qui concerne les caractéristiques plus formelles du roman, le style est tout à fait typique des récits fantastiques classiques : un personnage à l’esprit rationnel (en l’occurrence, un médecin) tente d’abord d’expliquer scientifiquement les événements surnaturels dont il est témoin, mais plus l’histoire avance, plus il doit accepter la part de magie derrière ses mésaventures. Malgré tout, le narrateur conserve autant que faire se peut un ton « raisonnable », cherchant avant tout une « explication logique » (p. 78, l’auteur souligne) en vertu des nouvelles données induites par le surgissement du fantastique.
Enfin, disons un mot des noms choisis par l’auteur pour les vilains de son histoire, qui n’ont absolument aucune crédibilité. Alors que tout, dans l’intrigue, suggère combien les serpents, avec leur royaume secret et leur agenda aux motifs mystérieux, sont des créatures machiavéliques et, possiblement, « supérieures » aux êtres humains, ceux qui nous sont présentés sont affublés de noms absolument ridicules, tels que « Tournoukriel » et « Glougoutte ». C’est à se demander si l’objectif derrière ces choix était humoristique, tellement ils désamorcent l’ambiance horrifique proposée par le reste du récit.
En guise de conclusion, je dirais donc que je ne recommande pas la lecture de ce livre, qui en plus de véhiculer des stéréotypes de genre usés, ne présente rien de particulièrement original sur le plan de l’intrigue ni du style. Du moins, les éléments les plus « originaux » sont, à mon humble avis, plus troublants qu’intéressants. [KB]
Références
- Anonyme, Pour ta belle gueule d'ahuri 5, p. 10.
- Janelle, Claude, Solaris 44, p. 6.
- Morin, Lise, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec VII, p. 411-413.


