À propos de cette édition

Éditeur
L'instant même
Genre
Fantastique
Longueur
Novella
Format
Livre
Pagination
103
Lieu
Québec
Année de parution
1994
ISBN
9782921197380
Support
Papier
Illustration
François Talairach

Résumé/Sommaire

Un homme voit son corps se doter de nouveaux appendices buccaux, chacun doté d’une fonction – ou plutôt, d’une malédiction – particulière. Dans un premier temps, le personnage s’éveille en ayant la mâchoire verrouillée par une sorte d’appareil orthodontique dont il n’a aucun souvenir de la provenance. Le premier dentiste consulté s’avouera incapable de le retirer sans briser la dentition, le personnage se retrouvant ainsi « prisonnier » d’une prothèse apparue durant son sommeil.

L’horreur ne s’arrête pas là et, au cours de la nuit suivante, poussera dans le dos du personnage une première bouche surnuméraire. Nommée la bouche qui parlerait dans votre dos, elle fait précisément cela : elle parle à haute voix, débitant insultes et propos tirés des pensées du personnage. Ce dernier tente par tous les moyens de la faire taire, soit en se couchant sur le dos pour la bâillonner, soit en faisant le vide dans son esprit pour éviter que des pensées parasites ne soient « récupérées » par la bouche parlante. Peine perdue : fixant son attention sur un océan imaginaire, le personnage découvre que la bouche de son dos produit des sons de vagues.

Une nuit passe encore et une nouvelle bouche se manifeste. Celle-ci éclate littéralement de rire à chaque malheur que subit le personnage. Tenter de la « rassasier » en lui faisant écouter des comédies ne sert à rien : cette bouche ne s’esclaffe que des tourments réels.

Viendra ensuite la bouche sans fond qui dévore tout ce qu’on lui offre. Les tentatives du personnage pour la gaver ne lui donneront qu’un court répit. Suivra la bouche d’égout aux relents pestilentiels. Pour parvenir à vivre avec une telle odeur émanant de son propre corps, le personnage essaiera les marches au grand air… mais la bouche à insultes du dos, injuriant les passants, lui enlèvera l’envie de poursuivre sa promenade. Finalement, la bouche d’air transformera le processus respiratoire du personnage. Face à un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur, le personnage décide de s’ouvrir à sa conjointe par une lettre qui expliquerait son état.

Commentaires

Il s’agit là d’une histoire vraiment inhabituelle et cela, jusque dans son processus narratif. L’Homme à qui il poussait des bouches est raconté à la seconde personne du pluriel, s’adressant directement au lecteur en le vouvoyant. Plus encore, l’usage du conditionnel comme mode verbal instaure une sorte d’ambiance très particulière. On pourrait presque croire que l’auteur est assis juste devant nous et suggère : « Fermez les yeux et imaginez que… » avant de lancer les premiers mots de son roman : « Ce serait inévitable. Vous ne pourriez pas vous réveiller autrement. Dans votre bouche, les barbelés… ». Ce faisant, ce processus narratif inusité implique qu’on ignore tout de l’identité du personnage. C’est au lecteur de se voir en train de vivre l’histoire. La structure du roman est également particulière, composée d’une succession de petits « épisodes » ayant chacun un titre et décrivant la malédiction d’une nouvelle bouche apparue.

Cette technique fait ses preuves et donne au récit une atmosphère angoissante très réussie, du moins au départ. L’idée de s’éveiller la mâchoire scellée par des fils métalliques dont on ignore la provenance aurait de quoi faire paniquer quiconque et le lecteur qui se laisse prendre au jeu de s’imaginer vivre l’étrange aventure ne peut que frissonner au fil des premières pages.

Malheureusement, l’effet s’estompe et meurt après quelques épisodes. Découvrir une nouvelle bouche sur son corps ferait sombrer n’importe qui dans la panique la plus totale ; or, si le personnage s’en inquiète quelque peu, il ne semble pas s’en préoccuper davantage qu’il le ferait d’un furoncle dérangeant. Certes, les bouches surnuméraires apportent des désagréments et le personnage cherche à en dissimuler l’existence… mais avec autant de détresse que face à une crise d’hémorroïdes. Le personnage sort, déambule dans les pubs du Vieux-Québec (on reconnaît là un environnement cher à Pelletier), s’exprime tant bien que mal à travers ses broches et semble faire des compromis avec ses bouches dérangeantes. « On s’accommode de tout », semble s’être dit Pelletier qui laisse ensuite le récit défiler. L’intrigue majeure, supposée lier chaque histoire, est si légère que l’auteur aurait pu ajouter ou retirer un ou deux épisodes sans que cela ne fasse la moindre différence, ce qui est fort déplorable, car l’idée de base avait de quoi ébranler les lecteurs les plus blasés.

Quant à la fin du récit, elle n’est pas sans rappeler ces histoires fantastiques du XIXe siècle où l’étrange atteint son paroxysme puis s’achève dans la facilité avec une phrase du genre « il s’éveilla dans son lit et constata que tout cela n’était qu’un rêve ». Bien que Pelletier ne s’abaisse pas à nous livrer une chute aussi grossière, la fin de L’Homme à qui il poussait des bouches déçoit par sa banalité, enlevant rétroactivement tout intérêt aux événements précédents, comme si toutes ces étranges péripéties n’avaient mené à rien. L’auteur a toutefois l’astuce de justifier son mode narratif en faisant écrire au personnage la description de ses aventures à l’intention de sa conjointe ; une conclusion souvent utilisée mais présentée d’une façon nouvelle et intéressante, sans toutefois parvenir à offrir au lecteur une fin réellement satisfaisante. [SC]

  • Source : L'ASFFQ 1994, Alire, p. 147-148.

Références

  • Bonin, Pierre-Alexandre, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec IX, p. 402-403.