Résumé/Sommaire
Jack le Cajun arrive dans la péninsule acadienne pour renouer avec ses origines après un mariage qui s’est avéré un échec. Il espère par la même occasion participer au Festival international des arts en tant que musicien. Il rencontre Isabelle Savoie, ses parents, Agathe et Alfred, son petit frère, Louis, et un vieil ami de la famille, Edouard. À leur contact, Jack se reconstruit petit à petit et réussit à contrôler ses peurs et ses angoisses existentielles.
Pendant ce temps, un mal étrange se répand sur la planète et touche les grandes agglomérations. Les gens sont déprimés, les travailleurs s’absentent ou manquent de concentration à l’ouvrage, certaines personnes ne veulent plus manger. L’économie mondiale se déglingue et le mal s’étend bientôt aux régions rurales et à la campagne. Les suicides, les morts par inanition se multiplient. La péninsule acadienne elle-même est touchée et le petit Louis dépérit.
Des savants au service de la fondation mise sur pied par Edouard cherchent les causes du mal. On soupçonne les ondes électromagnétiques, l’intervention d’extraterrestres qui mèneraient une expérience sur les humains ou le stress de la vie quotidienne. On croit trouver un remède à ce mal qui menace la civilisation humaine en sondant les rêves et les symboles des gens. On préconise un retour aux petites structures sociales, à la simplicité et, surtout, on redécouvre les bienfaits de l’art sous toutes ses formes pour recréer l’harmonie de l’âme humaine.
Commentaires
Sous-titré « Roman d’anticipation », Isabelle-sur-Mer relève davantage de l’utopie et des idéaux des années 1960-1970 que de la science-fiction proprement dite. Le prologue expose la situation que le récit s’emploiera à expliciter en long et en large en proposant des pistes de solution à l’échelle individuelle et collective. « Aux abords de l’an 2000, l’homme de la terre vivait en pleine contradiction. La technologie et la science étaient devenues une nouvelle religion, mais les réponses matérialistes qui en ressortaient engendraient un malaise et un ennui de vivre de plus en plus grand. »
On ne doute pas de la sincérité de Claude Le Bouthillier et sa radiographie de la société moderne est, à bien des égards, juste. Le rythme de la vie s’est grandement accéléré depuis la parution du livre, en 1979. Cependant, son propos emprunte un peu trop la voie de la psychologie populaire, de la croissance personnelle et de la redécouverte de soi. À mesure que progresse le roman, les discussions entre Jack, Isabelle et Edouard sur le temps et l’espace sont de plus en plus ésotériques. Les dialogues, nombreux, expriment une philosophie de la vie qui donne une coloration nouvelâgeuse au récit. Par ailleurs, les réflexions de ce genre sont légion : « On arrive souvent à la même place par des chemins différents. »
On a un peu l’impression que l’auteur utilise un prétexte, le mal qui atteint tous les peuples de la terre, pour valoriser les méthodes de production traditionnelles délaissées sous la poussée du progrès. Il y a chez lui un souci ethnologique qui l’incite à émailler régulièrement son récit de gestes quotidiens d’une autre époque. La petite communauté de gens qu’il met en scène recrée des objets et des modes de vie du passé. L’un construit une goélette en reproduisant un modèle ancien, l’autre pêche à la ligne plutôt qu’au filet.
Avec Isabelle-sur-Mer, on est vraiment dans la littérature de la survivance alimentée par un souffle nationaliste puissant. Tout est prétexte pour évoquer la Déportation des Acadiens, la lutte de ce peuple pour sa survie et sa résilience. Le peuple acadien devient le peuple élu, celui qui symbolise l’espoir de l’humanité et qui se pose en modèle pour sortir l’être humain de sa torpeur et de son mal de vivre en organisant un Festival international des arts. C’est au cours de cette manifestation que s’incarne au plus haut point l’esprit utopique du roman quand tous les peuples de la terre, réunis par la magie de l’expression artistique, communient à l’unisson et retrouvent leur harmonie intérieure. « We are the World », croit-on entendre.
C’est aussi à ce moment-là que le mot « anticipation » prend enfin son sens avec la description futuriste d’installations et de formes d’art qui s’éloignent de ce que l’on connaît. En revanche, c’est aussi à cette occasion que le lecteur mesure le nombre d’invraisemblances qui tapissent le roman et la naïveté du propos. Alors que la civilisation s’effondre, en proie au chaos et à l’anarchie, comment une telle réunion est-elle possible ? Les communications, les transports ne sont-ils pas désorganisés ?
En tant qu’œuvre de science-fiction, le roman de Claude Le Bouthillier ne tient pas la route. Sa qualité première repose avant tout sur l’amour du pays qui transparaît dans la prose de l’auteur même si celle-ci est parfois maladroite. Ce sentiment et le rappel constant du rapport à la mer qui définit l’âme acadienne inscrivent véritablement cette œuvre dans la littérature acadienne avant tout. À cet égard, le personnage de Louis a valeur de symbole. L’enfant est triste, il n’a plus le goût de manger et de s’amuser. Pour le faire revivre, sa mère Agathe lui raconte l’histoire de son ancêtre et de la Déportation des Acadiens. Tragique à souhait, ce récit galvanise l’enfant et lui redonne espoir en la vie, aussi incroyable que cela puisse paraître.
Cette volonté d’assumer le passé est en concordance avec le message qui se dégage du roman de Le Bouthillier, une invitation à se servir du passé pour faire face à l’avenir, pour reprendre le contrôle de soi dans les moments difficiles, quitte à passer pour un réactionnaire ou un traditionnaliste. L’ennui, c’est que l’auteur n’a pas choisi le meilleur mode d’expression pour véhiculer son message philosophique. Il aurait été mieux servi par l’essai que par une œuvre de fiction qui manque de lucidité et de propositions réalistes. Isabelle-sur-Mer a toutes les apparences d’un manifeste de la contre-culture rédigé par un hippie nostalgique de la fin des années 1960. [CJ]
Références
- Cossette, Gilles, Lettres québécoises 19, p. 69-70.

