À propos de cette édition

Éditeur
Le Préambule
Titre et numéro de la collection
Chroniques du futur - 3
Genre
Science-fiction
Longueur
Recueil
Format
Livre
Pagination
207
Lieu
Longueuil
Année de parution
1981
ISBN
2891330234
Support
Papier
Illustration

Commentaires

Légendes de Virnie de René Beaulieu se compose de neuf nouvelles et le recueil se divise en deux parties intitulées « Contes de l’arbre » et « Légendes de Virnie », comme le livre. Les personnages dépeints au premier plan sont pour l’essentiel des marginaux dont la seule existence s’inscrit comme une critique d’une réalité sociale qui apparaît injuste. Cette présence récurrente de personnages ne répondant pas aux normes sociales dominantes et défendus à travers la narration cimente le recueil, alors que des genres différents (SF, fantastique, fantasy) sont convoqués.
Il faut d’abord s’arrêter sur cette structure en apparence simple, en deux parties, qui produit pourtant une ambiguïté subtile. La première nouvelle, « L’Arbre », présente une jeune fille qui part très tôt de chez elle pour ne pas que ses parents se rendent compte de son départ. Elle suit une voix, celle de l’Arbre, et ne comprend pas pourquoi elle a été choisie par celui-ci plutôt qu’un autre membre de la colonie où elle habite. L’Arbre a l’habitude de lui raconter des histoires et la courte nouvelle se termine ainsi : « En voici quelques-unes » (p. 17).
Deux nouvelles suivent avant le début de la deuxième partie. Or, la première de la section suivante, « Légendes de Virnie », intitulée « Lorraine la trouvère », prend fin au début d’un spectacle donné par une troupe qui déclare vouloir raconter certains récits des Virniens : « ils représentent la partie de leur âme et de leur histoire que les Virniens nous ont confiée pour vous en faire part » (p. 89), selon le mot d’un des comédiens, adressé aux spectateurs et aux spectatrices. Il s’ensuit cinq autres nouvelles.
Sommes-nous encore face à des histoires narrées par l’Arbre (ce qui constituerait un emboîtement, l’histoire dans l’histoire) ou s’agit-il vraiment de deux parties séparées où l’une et l’autre s’ouvrent sur l’annonce d’une série de contes et de légendes ? Si la deuxième hypothèse paraît la plus évidente, elle n’élimine pas pour autant la première et permet d’envisager le recueil sur des plans ontologiques différents.
Dans un recueil où ce qu’on énonce relève de genres non « réalistes », quelle est la « vérité » du recueil ? Qui parle, au juste ? Cette ambiguïté structurale et narrative se superpose sur l’ensemble des textes dans lesquels on assiste à une déstructuration des hiérarchies sociales qui remet en question l’ordre du monde, de la même manière que l’ambiguïté de la structure du livre remet en question une organisation simple divisée en deux parties distinctes.
Ce renversement, ou cet ébranlement si l’on préfère, s’inscrit même dans le nom de certaines catégories de personnages. Ainsi, traditionnellement, les Nomades, qui vivent en déplacements constants pour suivre les ressources ou les saisons, sont considérés de nos jours comme des individus en marge d’une société très normée. Or, dans certaines nouvelles du recueil, ils apparaissent davantage comme un groupe cruel et dominant.
Dans « La Fille », ce sont les Nomades qui s’attaquent de manière agressive à la communauté des « Blaques ». Cette nouvelle met en scène un cartographe et son neveu William qui parcourent le territoire. Ils font prisonnière une mutante dans l’intention de la conduire en un lieu où ils la libéreront pour qu’elle rejoigne les siens. Mais de fil en aiguille, la distinction entre « humain » et « mutant » devient de moins en moins claire pour le jeune William. Il comprend que la différence peut aussi relever d’une complémentarité permettant d’en apprendre beaucoup sur soi. Elle en vient à se sauver, mais quand l’oncle et le neveu sont attaqués par des Nomades, c’est bien cette mutante qui leur sauvera la vie en payant de la sienne, puisqu’ils la massacreront.
Dans « Le Geai bleu », ce sont les Nomades qui ont défiguré la « sorcière » Judithe, capable de se métamorphoser en diverses formes animales. Humaine, elle porte une cagoule que le jeune garçon amoureux d’elle, Jéphéré, lui enlève pour découvrir que la moitié de son visage est détruit. À travers la persécution des mutants, des sorciers et des sorcières, c’est un éloge de l’altérité que propose le recueil en appuyant sur la cruauté et l’insensibilité de groupes comme les Nomades.
Cette altérité peut prendre une dimension fantastique : dans « La Petite Sorcière », Matthéek découvre avec dégoût que des hommes du village ont tué la vieille Ivana. « Il les entend encore : – C’est une sorcière, ou pire, une mutante ! » (p. 92) Matthéek part à la recherche de la jeune fille d’Ivana, qu’il retrouve mal en point. Il se fait reconnaître par elle, tâche par tous les moyens de la guérir, sans succès. Après sa mort, il tient à lui offrir un rituel funéraire adéquat, puis découvre soudain que sa jambe droite, plus courte que la gauche et qui l’a toujours fait boiter, s’est « allongée ». La fille de la sorcière a trouvé le moyen de le remercier pour son empathie avant de mourir.
Cette découverte de l’autre, de la différence, conduit souvent à transformer le récit en un conte initiatique. Il s’agit d’un autre motif qui permet de donner une homogénéité à l’ensemble du recueil. Cela apparaît de la manière la plus spectaculaire dans le premier texte suivant « L’Arbre », « Miroirs » et dans le dernier, « Lorraine la trouvère (suite) ». Dans « Miroirs », les membres d’un vaisseau qui vient coloniser une planète meurent lors d’une arrivée catastrophique et seul un couple survit, Thomas et Nancy. Cette dernière accouche d’une fille mais meurt lors de l’accouchement. Thomas songe au suicide mais décide de vivre pour l’enfant, Emma. Une quinzaine d’années plus tard, alors qu’il se sait mourant, Emma parvient à le convaincre de lui faire un enfant.
À la fin du texte, un deuxième vaisseau, prévu pour atterrir une trentaine d’années après l’arrivée du premier, est visible à l’horizon, alors qu’Emma et sa fille adolescente le voient arriver. Le texte est un appel à la résilience, mais aussi relève du genre initiatique alors qu’on voit Emma apprendre presque dès sa naissance à comprendre le monde qui l’entoure sous toutes ses formes, ce qui a bien sûr des effets psychologiques et philosophiques. On peut presque lire dans « Miroirs » une sorte de version futuriste et féministe de Robinson Crusoé.
Dans les deux volets de « Lorraine la trouvère », le jeune Martin tombe peu à peu sous le charme de cette femme, à la fois musicienne et comédienne. Il découvrira progressivement (ou plutôt, elle lui laissera découvrir) ses talents particuliers : elle est mutante. Elle lui permettra d’acquérir une vraie maturité. À la fin de la nouvelle (qui clôt le recueil), il est prêt, selon la formule consacrée, à affronter le monde. Ainsi, êtres étranges, marginaux, aussi bien qu’espaces singuliers, participent à la prise en charge de personnages par eux-mêmes. [JFC]

Prix et mentions

Prix Boréal 1982 ex æquo (Meilleur livre)

Références

 

  • Dell'Olio, Vesna, Offensives, vol. 2, n˚ 2, p. 46-47.
  • Janelle, Claude, Solaris 41, p. 24-25.
  • Janelle, Claude, Solaris 54, p. 22.
  • Janelle, Claude, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VII, p. 523. 
  • Pettigrew, Jean, imagine… 11, p. 34-36.