À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
Abigué, la grand-mère indienne d’Agathe la métisse, est morte. Il faudra l’enterrer en secret au pied du vieux chêne avant que Monsieur et Madame ne veuillent la faire ensevelir au cimetière, croyant qu’elle était baptisée. Charles l’y aidera, dans la nuit, ce Blanc ancien marin qui a demandé à Agathe de l’épouser. Baptisée, Agathe l’est, à jamais entre deux cultures, deux visions du monde, à cause de sa mère reniée. Mais elle connaît l’histoire d’Aïténastad, le territoire ancestral de la Tribu déplacée, où s’est bâti ensuite le village des Blancs. Et l’histoire du vieux chêne, don des Gaëls au temps où la Tribu était encore nomade : le gland avait prospéré et la Tribu aussi, fixée à Aïténastad, grâce à l’esprit tutélaire de l’arbre. Puis le culte de l’arbre s’était éteint et le village avait dépéri, la Tribu s’était dispersée. Mais Natsic, le grand-père d’Agathe, était revenu pour trouver le chêne toujours vivant.
Il n’en a plus pour longtemps, le chêne, si Monsieur Beaumarchais s’empresse de s’emparer des terres. Les vieux Blancs craignaient le site de l’ancien village, ignorant où se trouvait le cimetière indien – il est au pied de l’arbre, les os mêlés aux racines et aux radicelles dans la terre nourricière. Mais les tabous s’effacent désormais, et au lendemain de la mort d’Abigué, Monsieur a déjà commencé à vendre des lots de terrain.
Poussée par elle ne sait quelle impulsion intérieure – est-ce sa grand-mère, ou tous ses ancêtres ? –, Agathe descend à la cave de la maison des maîtres et creuse le sol ancien, qui date des tous premiers temps. Elle en dégage un masque grimaçant, l’un des masques qu’on revêtait lors des cérémonies rituelles autour de l’arbre, et son contact l’imprègne des influences potentielles de l’autre monde, tandis que le vieux chêne semble étinceler dans la nuit sous le frimas. Elle glisse le masque entre le matelas et le traversin de Monsieur endormi. Le lendemain, Monsieur ne va pas bien ; ses cheveux ont blanchi, il semble plongé dans une stupeur dont rien ne peut le tirer, et il a fait appeler son notaire. Il met fin aux ventes, annule celles en cours et exige que la partie encore intact d’Aïténastad soit transformée en parc et que l’arbre devra être soigné jusqu’à sa mort.
Après la mort de Monsieur, Agathe épouse Charles et va vivre avec lui dans un petit magasin du port, où le masque est précieusement gardé dans l’arrière-boutique parmi d’autres objets. Elle le voit chaque jour et s’interroge encore : quelle vision a hanté Monsieur jusqu’à sa mort, cette nuit où brillait le vieux chêne ?
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Commentaires
Ce texte fait partie du grand cycle de nouvelles serniniennes qui se déroulent aux XVIIIe et XIXe siècles dans un Québec un peu parallèle, souvent proches d’une thématique fantastique classique – hantises, objets ou lieux maudits, démons et autres créatures surnaturelles, mais ici avec un recours aux mythes et légendes autochtones, ici « indiens » – on le disait ainsi dans les années 80, sans soulever d’ires. Et bien sûr, en le lisant aujourd’hui, on pourrait hurler aux clichés folkloriques de l’appropriation culturelle (la grand-mère sorcière, la mère prostituée…), malgré le recours aux dénominations indigènes des lieux et à des personnages principaux autochtones. Mais c’est ignorer l’élan féroce du texte, porté par la voix narrative de l’esprit du chêne, qui apostrophe, aiguillonne et possède même Agathe prise entre deux mondes. Après la phrase d’introduction : « Ta grand-mère est morte, Agathe, sa branche alourdie par le gel est tombée durant la nuit… », l’écriture impeccable de Sernine met en place par touches successives une atmosphère blême et brumeuse de fin d’automne, où la frontière entre morts et vivants s’amenuise et où le souffle des esprits peut traverser le voile. Et elle ne fait que s’alourdir jusqu’à la finale faussement apaisée, car (via Agathe, à jamais ambivalente) on ne peut oublier la rage vengeresse de l’esprit du chêne :
« Je ne lui ai jamais voulu de mal. [À Monsieur]
Toi, la servante docile, peut-être pas. Mais moi, ta conscience, la voix de la Tribu, la voix du sang indien qui coule dans tes veines, moi j’ai haï cet homme qui méprisait Abigué et qui souhaitait sa mort. »
La figure de l’Indien est toujours délicate à utiliser au Québec (dans les Amériques en général…) surtout de nos jours. Mais ce texte date des années 1980. C’est aux dépossédés qu’on nous invite sans contredit à nous identifier ici, ces premiers occupants du sol détenteurs d’une sagesse ancienne – et curieusement double : le chêne d’Aïténastad vient des Gaëls, des Irlandais sans doute, que Sernine veut imaginer ici avoir été les premiers, avant les Vikings, à avoir accédé au continent de l’Ouest. Autre sursaut de colonialisme ? Non, car ces Gaëls ont établi des relations harmonieuses avec la terre et ses occupants. C’est plutôt pour renforcer la force magique et le mystère du chêne et du masque – qu’on imagine aisément créé à partir d’une branche du chêne. Le masque, le chêne, Agathe, autant de figures du métissage, qui me semble en définitive être le motif principal du texte : la cohabitation avec l’autre, en soi et hors de soi, dans sa déclinaison spécifiquement québécoise, inscrite dans le temps historique – le texte insiste sur les filiations, par exemple. Après plus de quarante ans, ce texte est toujours d’actualité. [ÉV]
