À propos de cette édition

Résumé/Sommaire
Louis raconte avoir rencontré un Hollandais prénommé Hermann sur l’île de Vancouver. Propriétaire et gardien d’un grand domaine comprenant une auberge fermée, le vieil homme refuse l’offre d’achat de Louis mais lui raconte sa vie. Tombé autrefois amoureux au Caire d’une jeune Irlandaise, il l’avait abandonnée, ne pouvant se résoudre à délaisser sa carrière de géologue qui le menait aux quatre coins du monde alors que Margaret exigeait, s’il la mariait, qu’il s’établisse en Irlande. Au même moment, Hermann avait acquis un miroir à la glace verdâtre et ternie. Après sa rupture, il avait vu le visage d’un homme dans le miroir qui lui ressemblait étrangement. Quelques années plus tard, Hermann avait appris en consultant une revue mondaine que Margaret avait épousé un géologue, son double physique.
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Thomas Pavel fait partie de cette cohorte d’écrivains issus du monde universitaire où ils ont fait carrière comme professeurs. Le Miroir persan, le recueil tout autant que la nouvelle éponyme, est l’œuvre d’un érudit qui cite des philosophes comme Platon, Épictète et Leibniz. Il prend soin toutefois de vulgariser leur enseignement par des exemples concrets. La fiction littéraire sert ici à expliquer des théories complexes sur le langage, l’amour, l’âme, l’identité, les mondes possibles.
La nouvelle qui nous intéresse est fort représentative de la manière de Thomas Pavel. L’auteur utilise le procédé de mise en abyme en succession, ce qui crée un effet de distanciation qui reflète l’état d’esprit du personnage du vieil homme solitaire. Les récits s’emboîtent comme des poupées russes dans cette nouvelle qui traite de la dissociation du moi et des mondes possibles chers à Leibniz, mais d’une façon tout à fait différente des expériences des voyageuses du « cycle du Pont » d’Élisabeth Vonarburg. C’est qu’on est ici dans un récit fantastique et non dans un univers de science-fiction.
En vertu de son pouvoir, le miroir persan permet à son détenteur de se dédoubler et de réaliser des désirs irréconciliables. D’une part, Hermann peut épouser Margaret et vivre avec elle – c’est la destinée de l’homme, son alter ego, qu’il voit dans le miroir. D’autre part, Hermann a tout le loisir de poursuivre sa carrière de géologue un peu partout dans le monde sans attaches sentimentales qui pourraient restreindre sa liberté. Mais comble d’ironie, il est maintenant attaché par contrat au domaine qu’il a charge de surveiller. Laquelle des deux incarnations de l’être est le véritable Hermann ? C’est la question métaphysique que pose la nouvelle à laquelle Pavel apporte la réponse suivante. Aucun des deux ne possède une identité intégrale car chacun est amputé d’une moitié de lui-même.
« Le Miroir persan » propose aussi, à un degré moindre, une réflexion sur la création. Louis, l’apprenti écrivain, envisage trois fins à l’histoire d’Hermann mais aucune ne le satisfait pleinement. Il accepte que son récit ne puisse en avoir une. « […] il ne lui appartenait peut-être pas de décider si nous vivons dans un univers perméable à nos désirs ou non », laissant ainsi le lecteur indécis face au pouvoir réel du miroir.
La nouvelle de Thomas Pavel fait penser à celles de Jérôme Élie (Dieu en personne), de Claude Mathieu (La Mort exquise) et au « Fragment de Batiscan » d’André Belleau par ses jeux de miroir et ses vies fantasmées prises dans l’écheveau des possibles. Comme chez Borges, il est difficle de différencier le vrai du faux dans la panoplie de références à la culture perse. Dénuée de prétention tout en étant stimulante pour l’esprit en raison des concepts qu’elle illustre brillamment, l’écriture de Pavel est élégante et soignée, porteuse d’une touche européenne qui séduit. [CJ]
- Source : Les Années d'éclosion (1970-1978), Alire, p. 320-321.
Références
- Anonyme, Dictionnaire des écrits du Canada français, p. 544.