À propos de cette édition

Éditeur
L'Apropos
Genre
Science-fiction
Longueur
Nouvelle
Paru dans
L'Apropos, vol. 6, n˚ 1
Pagination
45-58
Lieu
Hull
Année de parution
1988
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Un homme venant du futur, où règne une société machiste et répressive, a pour mission d’éliminer certaines personnalités importantes de diverses époques, essentiellement des gens de tendance féministe, afin de permettre l’émergence de sa société et d’assurer sa continuité. Pour faciliter l’appro­che de ses victimes, on lui donne un corps de femme, ce qui l’amène à remettre en question des valeurs qu’on lui a proposées et à se révolter contre sa société.

Commentaires

Il est assez difficile d’évaluer le potentiel d’un jeune auteur à partir de ses premiers textes publiés. Sauf quelques rares exceptions, celui-ci n’est pas en pleine possession de tous ses outils stylistiques, poétiques, voire grammaticaux, et il commence à peine l’exploration de son monde inté­rieur, de ses thèmes, de ses préoccupations et des moyens de les exprimer. Le texte de Daniel Jetté ne manque pas de qualités mais se bute aussi aux problèmes que tous les écrivains éprouvent à leurs débuts.

On y trouve de l’enthousiasme, la volonté de s’attaquer à des thèmes d’une certaine ampleur (une défense du féminisme, une recherche d’une définition de l’être humain – « Je suis un être humain. J’ai le droit de choisir » – et une préoccupation poussée pour sa complexité et sa richesse, pour l’identité sexuelle et ses méandres risqués, un plaidoyer pour la diversité des manières de vivre, une volonté de visiter « ces espaces intérieurs tellement plus riches que les espaces extérieurs », toutes choses fort difficiles) mais aussi une trame passablement connue (descriptions de décors, de personnages et de sociétés souvent traitées avec plus de métier et d’approfondissement par d’autres auteurs).

On y décèle aussi le poids des influences et des références. En lisant le début de « Mission temporelle », on ne peut se retenir de penser qu’il s’agit d’un pastiche de La Patrouille du Temps de Poul Anderson, remis à jour à la manière de Varley, par une approche plus “moderne” et “ouverte” des sujets abordés. La nouvelle en souffre un peu, devenant moins “personnelle”. Ces influences ne sont cependant pas entièrement domma­geables : on croit les retrouver dans l’écriture sobre, même s’il y a parfois un manque de poli pour certaines phrases, et surtout dans la description des scènes d’action qui sont bien faites et efficaces.

Mais je crois que l’apport réel, personnalisé, de Daniel Jetté à son texte se retrouve dans ses préoccupations féministes et psychologiques, qui rendent la nouvelle éminemment sympathique du point de vue des valeurs présentées et implicitement défendues par l’auteur. En fait, c’est l’exemple parfait d’une littérature pleine de bonnes intentions, de bons sentiments et qui ose prendre certains risques dans l’exploration de nos lumières et de nos noirceurs intimes. Il faut pour cela un certain courage, et avoir quelque chose à dire sur ces sujets délicats, ce que bien des auteurs renommés, en SF ou ailleurs, n’ont pas souvent.

Ce n’est pas le problème de Daniel Jetté : il travaille dans l’essentiel. Mais il faut aussi du métier, et probablement une dose considérable de “vécu”, d’expérience de la souffrance humaine, une trace en profondeur laissée en soi par les ans, les gens, les événements, une bonne connaissance de ses semblables. C’est sans doute ce qui manque à cette nouvelle, de sorte que je n’arrive pas à vraiment “croire” en son personnage principal, à le “ressentir” dans toute l’ampleur qu’aurait probablement voulu lui donner l’auteur, à apprécier son cheminement psychologique, sa découverte de lui-même (elle-même) et sa révolte finale, pleine de dignité mais sans espoir.

Les ambitions de l’auteur sont nombreuses et dignes de mention. Pour cela, il faut le suivre et lui souhaiter de trouver en lui les ressources et les habiletés nécessaires à l’expression de son monde intérieur. [RB]

  • Source : L'ASFFQ 1988, Le Passeur, p. 84-85.