À propos de cette édition

Résumé/Sommaire
Réal Flaherty est un Rêveur : il est le réceptacle de visions provenant du multivers. Ce don, il ne peut le contrôler, et il n’a aucun moyen de savoir si lesdites visions proviennent de son propre univers ou d’un univers parallèle, du futur ou du passé. Parmi l’ensemble de ces visions, certaines sont dominantes : celles qui lui indiquent le destin des Shipsas, un peuple condamné à s’éteindre, dû à un changement dans la luminosité de leur soleil. S’éteindre, ou s’exiler de leur monde natal…
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Récipiendaire du prix Dagon 1978 – l’ancêtre du prix Solaris –, « L’Œil de la nuit » est un moment important dans la carrière littéraire de celle qui sera par la suite connue sous le titre (amplement mérité) de Grande Dame de la science-fiction québécoise. Ce n’était certes pas sa première nouvelle publiée ; mais l’attribution de ce prix, amplement mérité d’ailleurs, a certainement contribué à donner son élan à l’écrivaine accomplie que l’on connaît, lui insufflant cette confiance que tout écrivain se doit d’obtenir, à un moment ou un autre de son parcours, pour persévérer et obtenir un certain succès. Ce prix Dagon, Vonarburg semblait prédestinée à le remporter : des quatre récits finalistes, deux provenaient de sa plume, l’autre étant « Le Pont du froid » (rappelons que le jury du prix Dagon, tout comme son rejeton le prix Solaris, était dans l’impossibilité de connaître le nom des auteurs des textes soumis).
Plusieurs fautes orthographiques bizarres, véritables « typos » que l’on soupçonne être le fruit de la transcription manuelle du texte d’origine lors de sa mise en page, parsèment le récit et révèlent la nature du périodique où la nouvelle a été publiée : un fanzine qui n’a pas encore la maturité d’une revue professionnelle… ni les moyens techniques d’aujourd’hui. C’est dommage, parce que ça altère quelque peu la stylistique léchée de Vonarburg, dont la richesse du vocabulaire et la puissance évocatrice des images fascinent et envoûtent. En fait foi la vision d’un vaisseau spatial écrasé, comparé « à une grosse grappe de raisins débarrassés au hasard de ses fruits » (p. 18) et dont la structure éventrée laisse entrevoir le « système nerveux des passages principaux et des couloirs secondaires, les ganglions verts des zones de culture, l’entrelac complexe des machines noircies » (p. 18). Une telle maîtrise de la stylistique et de ses subtilités laisse rêveur… ou envieux. Quel auteur, quel critique, n’a jamais désiré écrire d’une aussi superbe façon ?
Mais là ne s’arrête pas le talent de l’écrivaine. Son inventivité et sa capacité à construire des univers cohérents n’ont d’égales que sa propension à créer des personnages complexes, même dans les limites de la forme courte. Le drame du Rêveur est son inaptitude à influer sur le cours de ses visions, puisqu’il n’a aucun moyen de savoir si elles appartiennent à son futur, son passé… ou un autre univers, parallèle au sien. On se prend d’affection pour Réal, dont l’enchaînement de visions apocalyptiques sur lesquelles il n’a aucun contrôle vient accentuer la douleur morale. On compatit, songeur, devant les ravages qu’un simple rhume peut causer sur la population indigène d’une planète colonisée, et devant l’impression terrible qu’elle laisse sur la psyché du protagoniste. Cette planète ravagée par la maladie, est-ce celle où vit Réal ? Est-ce son futur, ou est-ce le passé d’un monde parallèle mort ? Comment le savoir ? Et qu’en est-il de ce pouvoir de télépathie ou d’empathie qu’il semble posséder ?
Il en va de même pour les Shipsas : Qui sont-ils ? Quel est le lien qui les unit avec l’humanité, avec le pouvoir du Rêveur – et de Réal en particulier ? Ces questions nous hantent tout au long de la lecture, et montrent à quel point Vonarburg parvient à toucher son lecteur et provoquer chez celui-ci un questionnement sur des enjeux et des concepts toujours d’actualité : cosmologie, colonialisme, évolution et sélection naturelle, extinction des espèces, posthumanisme. En terminant la nouvelle, le lecteur, qui n’obtient réponse seulement qu’à une partie de ses interrogations, a toutefois conscience d’avoir été convié à ce que la science-fiction fait de meilleur. [MRG]
- Source : Les Années d'éclosion (1970-1978), Alire, p. 410-411.
Prix et mentions
Prix Dagon 1978