À propos de cette édition

Résumé/Sommaire
Pilote d’astronef commercial, le narrateur a derrière lui des années d’allers-retours entre la Terre et Prox-24, une planète située à trois mois de distance de la nôtre. Or son dernier voyage ne se déroule pas comme prévu. Retenu prisonnier dans le sous-sol d’une base clandestine de Lincolngrad, la capitale proxienne, l’homme est plongé dans une aventure à caractère existentiel où ses repères fondamentaux – le langage, la pensée, voire la raison – sont chamboulés.
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D’entrée de jeu, le narrateur nous informe de la triste posture dans laquelle il se trouve : à la merci d’extraterrestres de Prox-24, et sans la moindre idée du sort qui l’attend ni des raisons de son enlèvement. Par ailleurs, selon le célèbre biologiste Gideon Hazanavicius, « les Proxiens, sous leurs dehors avenants et soumis, préparent l’extermination de l’espèce humaine ». Divagations nées de la paranoïa du scientifique ? Cela n’aurait rien d’impossible tant Hazanavicius s’évertue à démontrer l’existence d’une entité supérieure qu’il tient pour être le « naufrageur » du cosmos. L’entité aurait des alliés : les Proxiens, comme de juste.
Aux théories du biologiste entendues lors d’un exposé impromptu sur le tarsier de Mélanaisie (sic) – l’un de ces petits primates serait un véhicule emprunté par l’entité –, le narrateur n’accorde d’abord aucun crédit. Reste que lors de cet exposé, qui est en fait une harangue anti-proxienne, Hazanavicius sera arrêté. Et que l’un des types présents dans la petite assistance fera, à propos du tarsier, des découvertes quelque peu déconcertantes.
Mais l’heure du départ a sonné pour le narrateur qui, avant de retourner sur Terre, fait un détour par Réticunrr, une petite planète placée sous autorité terrienne et où cohabitent dans l’inharmonie trois populations. L’une, constituée du gouverneur et de sa clique, a pleins pouvoirs sur les deux autres, soit les cyborgs, « cantonnés dans un camp de travail », et les Nirvaps, « les indigènes, les seuls vrais habitants de Réticunrr qui sont humains comme nous, à quelques détails près ». Les femmes de Réticunrr sont exceptionnelles, « parmi les plus belles, les plus intelligentes et les plus tendres de la galaxie », des êtres insoumis dont les colons craignent la liberté d’esprit, mais qui sont loin de déplaire aux pilotes. Les unions mixtes sont rarement fécondes ; il en naît des « hybrides » stériles qui « forment une race à part », mais non ostracisée, de toute évidence.
C’est pour ramener chez lui un jeune hybride rencontré sur Prox-24 que le narrateur s’arrête sur Réticunrr. L’arrivée se fait dans un spatioport animé car des officiels, avec à leur tête le gouverneur qui tient en laisse le fameux tarsier, attendent le président de Prox-24.
Dès lors, tout bascule. Le narrateur perd connaissance et ouvre les yeux sur Prox-24, dans une grande salle blanche. Son état ? « Figé, sec, neutre. Mais les canaux sensoriels en position de réception. » Notre homme a des canaux sensoriels, s’appelle A 10001101010110, et le lieu où il se trouve est celui de son « programme » : là où, en somme, son existence a commencé et où elle s’achève. Il serait donc un androïde ? Un androïde perfectionné qui, à la façon typiquement humaine, appréhende sa fin dans la crainte et l’angoisse ? À moins qu’il ne fasse partie d’une bande de « guerilleborgs » - ces cyborgs qui luttent contre leur oppression et ont pris le maquis. Chose sûre, en tout cas : A 10001101010110 est sous l’autorité du « Centre » qui le renvoie sur Réticunrr (et non sur Terre), afin d’acquérir un savoir censé lui permettre d’« entendre la vérité, l’aucune-vérité, que seuls ceux qui sont sans être peuvent supporter ».
Voici donc A 10001101010110 écoutant les enseignements d’un jeune sorcier à moustache de Zorro âgé de vingt ans à peine. « Toi inquiet, vraiment. Je vois. Toi un peu bousillé là-dedans. Parce que toi vivre dans zone dangereuse de la galaxie. Et toi exposé à l’éclaboussement de l’Autre Côté. » Bon, on se serait bien passé de ce sabir amérindien qui, même au moment de la publication de la nouvelle, et malgré des intentions sans doute ironiques de l’auteur, devait être assez insupportable.
Il n’empêche : Jérôme Élie met à l’avant-plan des questionnements d’ordre existentiel, tels que la perception du monde et de la réalité, la mort qui nous attend et peut-être, surtout, le fait d’être un humain à l’ère robotique, alors que les robots ont été créés par les humains mais que ce faisant, la machine devient de plus en plus humaine. Il est impossible, ici, de ne pas penser au célébrissime roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, publié en 1968, mais il convient de souligner que ce thème de l’« humanité » des androïdes a, depuis, alimenté plusieurs œuvres cinématographiques et télévisuelles, dont Le Monde de l’Ouest (1973), Blade Runner (1982), Vice (2015), Westworld (série amorcée en 2016) et Blade Runner 2049 (2017). [FB]
- Source : Les Années d'éclosion (1970-1978), Alire, p. 196-197.