À propos de cette édition

Langue
Français
Éditeur
Hurtubise HMH
Titre et numéro de la collection
L'Arbre
Genre
Fantastique
Longueur
Roman
Format
Livre
Pagination
273
Lieu
Montréal
Année de parution
1981
ISBN
2890455092
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Le narrateur anonyme est un homme relativement jeune et sans attaches. Lors d’un voyage en train, il est un jour retenu à la gare de Pontgravé. Une forte tempête provoque une inondation sans précédent, et tandis que le narrateur navigue sur les rues du village à bord d’un canot, il vient au secours d’un vieil homme nommé Louis-Joseph Pérusse. Ce dernier confie à son sauveteur la mission de retrouver sa petite-fille Catherine, qui vit dans une pension à la ville et dont le sort l’inquiète pour des raisons peu claires. Il lui dit de l’emmener très loin, dans un mystérieux pays nordique.
Le narrateur acquiesce à la demande de Pérusse, qui meurt peu après le retrait des eaux. Il se rend à la ville et trouve facilement Catherine, dont il tombe amoureux. Le narrateur loue une chambre dans la même pension que la jeune femme, mais découvre vite combien Dorothée, la propriétaire de la pension, est médisante et désagréable, et s’acharne particulièrement sur la réputation de Catherine. Alors que notre héros, qui travaille comme caléchier, est absent, son amante se fait bientôt évincer par la propriétaire après une dispute. Il la trouve sur le trottoir avec ses valises. Le lendemain de cet événement, les deux décident de partir ensemble pour le mystérieux village de Champdoré, qui n’est situé sur aucune carte mais qui serait, dit-on, loin au Nord.
Les deux personnages partent en train vers cette mystérieuse destination, en compagnie de toute une expédition de voyageuses et de voyageurs partageant le même objectif. Le groupe vit bientôt toutes sortes d’expériences étranges, parfois même inquiétantes : il traverse des paysages lugubres et inhospitaliers, fait affaire avec des villageois peu amènes et aux intentions malhonnêtes, ainsi qu’avec un ancien tueur en série, et assiste enfin aux déclamations troublantes d’un prophète fou. Après toutes ces aventures, Catherine et le narrateur sont les deux seuls membres de l’expédition à toujours vouloir atteindre Champdoré, qui est tellement au bout du monde que les personnages devront finir le chemin à pied. Une fois arrivés là-bas, plutôt que d’être accueillis par les habitants et habitantes du village, ils apprennent qu’une battue est en cours pour retrouver une vieille veuve perdue dans les bois. Ils décident donc de se joindre aux recherches.

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Traductions Anglais

Commentaires

Un simple résumé de l’intrigue du roman ne peut qu’échouer à illustrer l’habileté avec laquelle le style d’écriture navigue à la frontière entre la métaphore et le fantastique. À la lecture, il devient difficile de départager les descriptions littérales des hyperboles. Par souci de concision dans le résumé ci-dessus, j’ai décidé de ne pas trop prendre au sérieux les méandres invraisemblables et anecdotiques de la narration. Ainsi interprété, le récit peut donc sembler à peine appartenir aux genres de l’imaginaire, étant tout au plus affublé de personnages aux raisonnements insensés. À l’inverse, une autre approche pourrait interpréter chaque description farfelue au pied de la lettre, qualifiant ce roman de hautement fantastique.
Néanmoins, l’ironie souvent grinçante du narrateur anéantit à mes yeux le potentiel d’une interprétation trop littérale. Tout l’intérêt (et le comique) de ce roman vient plutôt de son jeu sur l’ambiguïté. Par exemple, que retenir lorsque le narrateur nous dit : « Il disait ne pas connaître mon Lemoyne. Le seul qu’il eût connu de ce nom était le Lemoyne éleveur de castors et dont les bêtes, dans sa maison, avaient grignoté déjà la moitié des meubles. » (p. 128) ?
Certes, il n’est pas impossible qu’un homme ait la lubie de domestiquer des castors dans sa maison en ville, mais cela est tout de même fort improbable, d’autant plus que tous les autres personnages interrogés auparavant concernant Lemoyne s’élancent dans des propos sans queue ni tête. D’une part, on peut inférer que le but de ce passage est simplement d’exagérer la confusion des indications données à des fins humoristiques, et que l’homme n’élève pas réellement des castors chez lui. D’autre part, on est tenté de croire qu’au moins une partie des informations sont « vraies », puisqu’après tout, l’objectif final du héros et de Catherine est de se rendre dans un village qui n’est sur aucune carte, avec la quasi-certitude d’atteindre leur destination…
En vérité, ce roman est peut-être moins surnaturel que surréel. Le sentiment d’absurdité fait partie de l’expérience de lecture proposée, et le paratexte est d’ailleurs mobilisé pour l’accentuer. Les titres de chapitre, entre autres, servent bien ce but, avec leurs longues phrases descriptives qui rappellent les romans médiévaux. Par exemple, le chapitre VI, soit celui dont la citation précédente est tirée, s’intitule : « Où récit, anecdotes, histoires mouvantes, tentatives mêlées, détails et traits rendent compte de l’abondance heureuse du monde et empruntent encore et toujours plus à la ligne brisée du lyrisme baroque. » (p. 126) À ce style plutôt anachronique vient s’ajouter le fait que l’histoire semble située dans un drôle d’« Il était une fois » proto-industriel. Bien que la « capitale » évoque certainement Québec, elle n’est jamais nommée explicitement, et le village de Pontgravé semble inventé. Bien qu’il existe un village de ce nom sur la côte Est du Nouveau-Brunswick, le Pontgravé du récit est situé sur le bord d’un « fleuve » (p. 19). Bref, ni le lieu ni l’époque du récit ne sont parfaitement clairs, ce qui le rapproche du conte merveilleux ou de la légende.
On peut néanmoins raisonnablement affirmer que l’aventure se déroule sur le territoire québécois, non seulement parce que le fleuve est évoqué, mais aussi compte tenu de la présence des Premières Nations sur la route vers Champdoré. Malheureusement, l’imaginaire du conte, dans ce contexte, vient aussi avec son lot de représentations stéréotypées des autochtones. Parmi les membres de l’expédition se trouve notamment « un jeune Indien, […] Noah Awachich » (p. 174), qui parle de cette manière extrêmement caricaturée avec tous les verbes à l’infinitif : « Chez moi ici. Connaître tous les arbres, tous les arbres me connaître. » (p. 183) Ce personnage est bien sûr réducteur, incarnant le « bon sauvage » qui n’a d’autre rôle que de guider les « civilisé-es » à travers la forêt, qui est son « chez lui », mais où tout le monde s’invite sans problème.
Les protagonistes ne considèrent d’ailleurs pas le Nord comme un lieu habité par des peuples aux cultures bien définies, décrivant plutôt Champdoré comme « cette destination inconnue de tous, ce pays neuf dont tout le monde parlait mais que personne ne connaissait » (p. 178, je souligne). L’expression « pays neuf », apparentée à celle de « nouveau monde » employée par les colons européens depuis leur arrivée en Amérique, semble bien utile pour effacer l’acte d’invasion coloniale. Certes, on pourrait répliquer que c’est parce que Champdoré est un lieu magique, impossible à pointer sur une carte, mais tout l’espace nordique est dépeint comme vide : « Ces sols précambriens sans fossiles, ces argiles liquéfiées, ces espaces nus […]. Hors de toute mesure, inaccessible au compas, règles et boussoles, cette planète morte, dépossédée de tout relief, prenait une allure d’au-delà. » (p. 170, je souligne) Bien qu’on consacre beaucoup d’espace à décrire le paysage, on insiste énormément sur ce qui n’y est pas, faisant en quelque sorte du Nord un non-lieu.
En résumé, le livre a donc une esthétique tout à fait intéressante sur le plan du style et du jeu sur les codes génériques, et je crois qu’il vaut la peine d’être lu, mais qu’il faut néanmoins rester critique face à sa manière plutôt colonisatrice de représenter le Nord. [KB]

Prix et mentions

Prix du Gouverneur général 1981

Références

  • Gadbois, Vital, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VII, p. 765-766.