À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
En 2042, des explorateurs découvrent une lointaine planète habitable, baptisée Junon, ou « l’Orbe vert ». Émerveillés par sa nature sauvage, les Terriens s’y installent en masse, pour en extraire les ressources et y fonder des villes futuristes. Un jour, toutefois, débute une série de crimes sinistres, dont les victimes sont retrouvées les yeux arrachés. Pire encore, une maladie qui tue en quelques mois tous ceux âgés de quarante ans et plus force bientôt les Juniens à choisir entre rester sur leur planète et y mourir jeunes ou tout quitter.
Commentaires
Bien que la lecture de cette nouvelle soit aride, elle est fascinante pour qui est patient et attentif aux détails. En effet, le dialecte junien est inspiré du joual québécois et s’avère souvent difficile à déchiffrer à l’écrit. Je précise que c’est dans cette langue que s’exprime la majorité des personnages, dans des dialogues fréquents, ce qui rend le tout très peu fluide, mais favorise en revanche une immersion dans le rôle du « visiteur » redécouvrant la planète et les archives vidéo mystérieuses laissées par les Juniens. La structure de la nouvelle, fragmentée en courts « flash » et « séquences », nous invite d’ailleurs à assumer cette posture d’historien, et à revenir aux passages déjà lus pour mieux reconstituer le récit à partir de ces traces décousues du passé.
Si le parler junien rappelle le Québec de la Révolution tranquille, il faut aussi dire que tout, sur cette planète, évoque en fait la Belle Province et son histoire : l’exploration de ses forêts par de grands découvreurs (dont un certain « Johnnie Lahontan »), un fleuve immense et salé, des ressources naturelles profitables pour la métropole (ici la Terre), une ville du nom de Moerilla (dont la sonorité ressemble sans contredit à « Montréal »), et enfin, la colonie abandonnée par la mère patrie. L’un des personnages fait d’ailleurs le parallèle entre Junon et l’Amérique, ajoutant toutefois que les Juniens, au contraire des Européens, n’ont pas eu à « massacrer pour piller à [leur] aise ». Ainsi, bien que l’auteur reconnaisse visiblement le sort réservé aux Premiers peuples par les Français, il semble moins enclin à explorer dans la fiction les implications de cette partie, précisément, de l’histoire québécoise dont il s’inspire. Bien sûr, il faut dire que, dans un Québec à la veille de son premier référendum, on privilégiait sans doute les récits qui valorisaient, plutôt que critiquaient, la présence des francophones sur le territoire.
En définitive, cette nouvelle constitue une plongée fascinante dans l’expérimentation littéraire de la Révolution tranquille, qu’on n’associerait peut-être pas d’emblée à la science-fiction. Tout comme la poésie nationaliste plus connue, cette littérature témoigne pourtant elle aussi d’une écriture de tous les possibles, à la fois audacieuse dans sa forme et critique de certains travers de son époque. [KB]
