À propos de cette édition

Éditeur
Libre Expression
Genre
Fantastique
Longueur
Roman
Format
Livre
Pagination
166
Lieu
Montréal
Année de parution
1980
ISBN
2891110587

Résumé/Sommaire

Montréal, quartier Ahuntsic, avant la Révolution tranquille. Samuel et Rose-Aimée Lagacé sont les parents peu banals de quatre enfants tous gratifiés de dons singuliers. Déjà que Samuel jouit de la faculté de se dédoubler dans des époques antérieures ! Voici donc Alexis, le vendeur hors pair que les cravates rendront précocement riche ; Bertrand, le scientifique féru d’expériences fantaisistes ; Cybèle, dont la beauté rend les hommes littéralement fous ; Émile, érudit et poète. Rose-Aimée, ex-enseignante désormais femme au foyer en quête d’émancipation, n’est pas le personnage le plus falot de la maisonnée.
Chez les Lagacé, le quotidien se décline à l’aune de phénomènes proches du surnaturel, et la vie n’y est pas triste. À preuve, la scène d’ouverture du roman : une colère homérique de Samuel qui se solde par une maison saccagée que son propriétaire reconstruira ensuite avec frénésie et agrandira sans cesse. Chacun des enfants finira ainsi par disposer d’une chambre immense pourvue d’une entrée indépendante : presque un appartement, en fait, où leurs dons s’épanouiront à loisir. C’est donc dans sa chambre-laboratoire que Bertrand mènera ses expériences aux conséquences catastrophiques et dans sa chambre-salon que Cybèle, sorte de sainte atteinte de « légèreté » (la moindre émotion la soulève de terre et l’envoie au plafond !), recevra nuitamment ses nombreuses amies et les exorcisera de leurs maux.
Pendant ce temps le Québec, et avec lui les Lagacé, entre dans la modernité. Se sentant trahi par la science, et incapable de vivre au sein d’un peuple et d’une famille qu’il juge médiocres, Bertrand se suicide. Alexis découvre le monde et son attirance pour les jeunes garçons. Émile s’éveille à la sexualité et investit les cafés littéraires. Après s’être lancé dans un projet extravagant – la réfection de vieux avions, rien de moins ! –, Samuel est emprisonné au Venezuela et tâte de la révolution marxiste à Cuba. Mais c’est la prise de parole de Rose-Aimée, femme jusque-là silencieuse, qui provoquera le plus grand bouleversement : la maison vole en éclats et les Lagacé sont projetés dans le vide. Au même moment Cybèle, enceinte, meurt en accouchant. Bienvenue au premier-né du Québec nouveau, pourrait-on dire.

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Commentaires

Avec La Saga des Lagacé, sa première œuvre de fiction, André Vanasse signe un roman de la démesure et de l’excès jubilatoire. Tout, de fait, y prend des dimensions outrancières, à commencer par la colère inaugurale de Samuel, où l’on voit ce dernier balancer à bouts de bras canapé, tapis, mobilier de salle à manger, électroménagers et le reste, à grands coups de « sacrament », de « hi-han tabarnak » et de « hi-han ostie ». Pauvre Rose-Aimée, pour qui les blasphèmes de son mari sont une souffrance perpétuelle !
Pauvre Rose-Aimée derechef, grande victime des premiers essais d’un Bertrand autodidacte féru de Mircea Eliade, Gaston Bachelard, Nicolas Flamel et autres Paracelse. Fasciné par l’eau, le garçon s’était mis en frais de reproduire les expériences alchimiques, mais en quelque sorte à l’envers : au lieu de s’attacher à la transmutation des métaux vils en or, il se lança dans la fabrication d’eau régale (un mélange d’acide chlorhydrique et d’acide nitrique concentrés), laquelle a le pouvoir de dissoudre des métaux nobles tels l’or, le platine et le tantale. Tous les bijoux maternels acquis en vingt ans de mariage – le trésor de Rose-Aimée, son passeport éventuel vers une autre vie – fondirent en quelques heures. La reconversion de Bertrand aux seuls principes de la « vraie science » n’eut pas des effets plus heureux, loin s’en faut.
L’existence de madame Lagacé deviendra encore moins sereine lorsque Samuel, « malgré ses connaissances fort rudimentaires en mécanique et en aéronautique », engloutira des milliers de dollars dans l’achat de vieilles carlingues pour les revendre une fois retapées. Le voici bientôt en rapport avec un certain señor Lopez, résidant du Venezuela désireux d’acheter des avions usagés en état de marche. Las ! Ledit señor est un bonze de la mafia locale, et lors d’une livraison à son peu catholique client, Samuel tombe dans un traquenard qui l’exilera d’Ahuntsic pendant plus d’une année, mais grâce auquel il deviendra un héros révolutionnaire en Amérique latine.
Tandis que son père est tout à ses avions, Émile le poète, bien marri de se prénommer comme Nelligan qui un jour sombra dans l’abîme du rêve, se pâme de désir pour sa sœur Cybèle, dont il fait l’objet de ses fantasmes les plus lubriques. Les descriptions de Vanasse sont alors crues et lyriques à la fois, comme c’est d’ailleurs toujours le cas lorsque sont évoquées les rêveries érotiques des personnages. En matière d’érotisme, du reste, force est de reconnaître que l’auteur se montre des plus imaginatifs.
Truculent, fantaisiste, La Saga des Lagacé ne démérite pas au chapitre du fantastique, parfaitement intégré au récit et porté par les voyages temporels de Samuel, qui se produisent sans qu’il les ait commandés – un peu comme dans Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, paru en 1969 –, les états de lévitation cataleptique et les pouvoirs d’« exorciste » de Cybèle ainsi que la scène finale d’effondrement (de la maison) et d’accouchement. De l’ensemble se dégage ainsi la triple influence de John Irving, du réalisme magique façon Marquez et d’Edgar Allan Poe (« La Chute de la maison Usher »).
Vanasse, facétieux, s’est aussi amusé à truffer son récit d’une myriade de clins d’œil. Émile écrit enfin son « grand » poème, qu’il intitule « Ouran-hourla » (on aura reconnu « Hourra l’Oural », de Louis Aragon). « Tiens, voici quelques nourritures terrestres pour t’aider à franchir la porte étroite », dira-t-il à son frère Alexis, le vendeur de cravates millionnaire et peut-être pédophile, en lui tendant un livre d’André Gide. Au cours de la fête qu’il organise à l’intention des enfants du quartier chaque samedi, le même Alexis devient le pirate Jambe-de-bois (merci, Claude-Henri Grignon !). Et il n’est pas interdit de voir, dans la picaresque aventure latino-américaine de Samuel, une allusion à l’exil cubain, au terme de la crise d’Octobre 1970, de cinq felquistes.
Ultimement, cette chronique familiale déjantée fourmillant de références et de symboles (culturels, religieux, sociaux) se présente comme la métaphore d’un Québec en effervescence, avide de se délivrer de ses tabous et d’une ère d’obscurantisme. « Né de père inconnu, il ignorerait probablement toujours qu’il était issu d’un bouleversement et qu’il avait vu le jour à l’aube d’une révolution tranquille », écrit Vanasse à propos de l’enfant de Cybèle. On ne saurait mieux dire. [FB]

Références

  • Amprimoz, Alexandre L., imagine… 7, p. 50-51.
  • Lord, Michel, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec VI, p. 719-721.