À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
Un homme s’indigne fortement d’attendre longuement dans une salle bondée pleine du brouhaha des conversations. Cela fait plusieurs fois qu’il revient dans cette salle pour y remplir des formulaires et y rencontrer des fonctionnaires après avoir perdu son portefeuille et son nom. Il réside dans un centre d’accueil en attendant que les députés du gouvernement s’entendent pour lui donner un nom. Son refus de s’octroyer lui-même une nouvelle identité est perçu dans la population comme un acte de résistance qui est bientôt suivi par plusieurs, ce qui menace la paix publique. Le gouvernement décide de distribuer des noms pour arrêter le mouvement d’incertitude qui s’étend.
L’homme est réveillé sur sa chaise d’une salle d’attente. Comme il ne se souvient pas de son nom, il va être reçu par le médecin rapidement.
Commentaires
Le réveil de l’homme amnésique à la fin de la nouvelle laisse sous-entendre un effet de réification d’un rêve qu’il aurait pu faire pendant sa sieste, ce qui classe ce récit comme fantastique. À cela s’ajoutent le narrateur interne antihéros qui subit les conséquences de son malencontreux oubli, son incompréhension de ce qui se passe autour de lui et son inquiétude dans toutes ses démarches pour retrouver son identité. Il passe par différentes phases : le refus, la colère, la résignation, l’entêtement, etc. La teneur du cauchemar du personnage sous-entend que celui-ci aspire à une révolution et à un soulèvement contre la paralysie du système.
Plusieurs antithèses se retrouvent dans les caractéristiques de ce récit. D’abord, les lieux où se retrouve le personnage s’opposent : de la chambre immaculée et insonorisée de son centre d’accueil à la salle d’attente bondée et bruyante. Il y a aussi contraste entre le sentiment de solitude de l’antihéros dans un lieu pourtant très fréquenté où cependant personne ne lui adresse la parole, alors qu’un journal lui apprend plus tard l’ampleur du phénomène, qu’il a enclenché malgré lui, qualifié « d’insurrection nationale ». Le temps, d’un côté, semble celui du court sommeil que prend l’homme dans la salle d’attente du médecin et, dans l’autre, occupe plusieurs mois, puisque les débats entre députés et toute la quête du protagoniste s’étirent dans le temps.
Bernard Lévy s’attaque directement à la lenteur de l’appareil gouvernemental et administratif qui renvoie les citoyens d’un bureau à un autre, d’une requête à une autre et qui prolonge indûment tous les délais, avant de prendre des décisions pour le moins discutables, sinon aberrantes quand la crise les menace. À l’heure où les gens se créent facilement de faux portraits sur les réseaux sociaux et où les vols d’identité sont communs, n’avoir aucune identité semble impossible et effectivement révolutionnaire. La nouvelle révèle le goût de la dissidence, du secret et la vitesse par laquelle une idée incongrue se répand grâce aux moyens de communication informatiques, faisant de l’auteur un précurseur des phénomènes qui affligent le début du XXIe siècle.
La frontière entre la réalité et la fiction s’efface, comme celle entre le rêve du protagoniste et sa vie réelle. Dans son cauchemar, les gens prétendent être amnésiques pour embarrasser la gouvernance et l’appareil administratif en entraînant une vague de dissidents. La réaction gouvernementale montre que la vérité importe peu lorsque l’ordre social est menacé : le gouvernement choisit lui-même une solution facile pour endiguer le phénomène qu’il a lui-même provoqué en réagissant trop tardivement dès le premier cas involontaire apparu.
La fin du récit est toutefois optimiste : à son réveil, le personnage principal est rapidement traité ; ses appréhensions ne se réalisent pas. Cela dénote une certaine foi de l’auteur dans le système social et son possible fonctionnement. [AL]
