À propos de cette édition

Éditeur
XYZ
Titre et numéro de la collection
Romanichels
Genre
Hybride
Longueur
Recueil
Format
Livre
Pagination
152
Lieu
Montréal
Année de parution
1998
ISBN
9782892612479
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Commentaires

Est-ce que le fantastique présenté dans le recueil de Bertrand Gervais est un fantastique intéressant ? Conséquemment, les nouvelles fantastiques de Tessons m’intéressent-elles comme lectrice ? C’est une tout autre question. Pour cette lectrice, à part peut-être « La Conjecture », la réponse serait « pas vraiment » : l’angoisse sexuelle masculine liée au père et les fantasmes homosexuels qui l’accompagnent ont été tellement traités par tant d’écrivains, et en particulier des fantastiqueurs, qu’il m’est difficile de trouver un véritable plaisir de lecture dans des textes où la restructuration thématique est si primaire (au sens propre), et l’écriture, ma foi, encore lourde (dans la narration, surtout, mais aussi dans le maniement des symboles ; l’auteur aurait intérêt à oublier qu’il est professeur de littérature).

Au demeurant, j’ai autant de mal à adhérer à la majorité des textes évoquant les angoisses sexuelles liées à la mère. Non qu’ils ne soient les uns et les autres pertinents (et en particulier pour leurs auteurs masculins et nombre de leurs lecteurs plus innocents de lectures que moi). Simplement, ce sont des registres fantasmatiques littérairement très usés dans notre culture, et que seuls peuvent sauver un imaginaire et une écriture férocement personnels. Ce qui n’a pas semblé le cas ici, à cette lectrice-ci.

Quatre des cinq longues nouvelles de ce recueil peuvent être classées dans le corpus fantastique. « Le Cierge et le Métronome » est une pure histoire de fantastique, au sens d’impossible, dans son ressort même – un corps maintenu en vie artificielle possède en fait un cœur qui bat, les dérives du protagoniste sur ce point sont donc uniquement des fantasmes personnels, s’ils ne sont pas issus d’une simple ignorance de l’auteur. Mais ce texte se situe pourtant juste au-delà de la frontière tracée par les fondateurs de L’ASFFQ : si l’accent y est surtout mis sur la psychologie perturbée du personnage, l’autre élément fantastique (le chant des cactacées, leur relation privilégiée avec le protagoniste) n’est pas lisible comme une hallucination ou un délire, pas plus que la finale (la mort de Tête d’Ange, double végétal du protagoniste). La charge symbolique, métaphorique, de l’histoire est évidemment très proche de la surface, et le décodage à clé psychanalytique ordinaire trop patent : le corps de la Mère violenté par la technologie masculine aussi bien que par le fœtus du fils, trace du Père, l’identification aux cactus phalliques, la débandade au moment de pénétrer un corps féminin…

« La Conjecture » est, d’une certaine façon, l’envers et l’écho déformé – pour cette lectrice – d’un texte d’Alfred Bester, « The Pi Man » (paru dans The Dark Side of the Earth, Pan Books, Londres, 1969), où un homme possède (sans explication) un sens inné des structures en équilibre de l’univers, dans toutes leurs manifestations (de la disposition typographique des lettres et chiffres à l’équilibre des « bonnes » et des « mauvaises » actions). La finale nous laisse en suspens : l’amour (qui « lui aussi crée des structures équilibrées ») a-t-il sa place dans cet univers où tout retentit sur tout ?

J’ignore si Gervais a jamais lu ce texte, ou s’il s’agit d’une convergence culturelle issue d’une semblable rêverie sur l’héritage phytagoricien de notre culture. Mais il s’agit pour moi de la meilleure nouvelle du recueil : elle est longue dans la durée comme dans l’espace diégétiques, à l’instar des autres, mais l’écriture et ses raccourcis narratifs y collent parfaitement à la substance même de l’histoire. La métaphore assez commune (le sens, l’écriture, la poésie en lien avec les rythmes profonds du cosmos) est administrée avec assez de retenue et par un biais assez inattendu (les mathématiques pures) pour être émouvante ; et la progression est bien menée, depuis le monde de la banalité quotidienne jusqu’à l’épiphanie finale, hautement poétique mais humaine.

La nouvelle éponyme propose une variante assez bien menée d’un thème sans surprise pour les lecteurs habituels de fantastique littéraire moderne, et un texte juste en équilibre, cette fois, sur la frontière de L’ASFFQ. Nul ne sait quels limbes on visite lorsqu’on est dans le coma, et si l’on considère comme fantastique le film What Dreams May Come ?, où le protagoniste, après la mort, visite des paradis et des enfers très personnels (avec lui aussi des références, bien plus obsédantes, certes, à la peinture), pourquoi pas ce texte-ci ?

Du point de vue de l’imaginaire et du substrat psychique en cause, « La Mante artificielle » forme un évident diptyque avec « Le Cierge et le Métronome ». Il y a cependant une progression : la sodomisation symbolique par le Père y a bel et bien lieu. Le glissement les unes sur (ou dans) les autres des figures féminines et masculines, sensible dans tous les autres textes, est ici plus explicite qu’ailleurs, tout en faisant écho d’intéressante façon au premier texte du recueil, « L’Oubli », en dehors de notre propos car clairement étranger au corpus fantastique.

Ce qui y était jeu des points de vue narratifs féminins et masculins autour d’une même figure masculine dans une sombre histoire d’inceste involontaire est ici, comme dans « Le Cierge… », présent sous la forme identique du triangle : le père, l’amante, et le troisième membre de la triade, toujours masculin, ici le collaborateur sans nom du père, là Tête d’Ange, le cactus au destin fatal. Tout comme « Le Cierge… », ce texte-ci souffre pour moi d’être trop d’explicite, c’est-à-dire d’une regrettable absence de surprises et ce, depuis la description de l’aumtris, dès la troisième page du texte. D’autant qu’il suscite, comme je l’ai souligné, un effet d’écho caractérisé avec la seconde nouvelle du recueil. C’est néanmoins, selon les critères de L’ASFFQ, du fantastique bon teint, je dirais même classique, et d’une écriture non moins compétente, au moins, que celle de tout le recueil. [ÉV]

  • Source : L'ASFFQ 1998, Alire, p. 85-88.

Références

  • Campion, Blandine, Le Devoir, 05/06-12-1998, p. D4.
  • Lord, Michel, 25 ans de nouvelles québécoises par ses meilleurs nouvelliers et nouvellières (1996-2020), Bromont, La Grenouillère, 2022, p. 170-172..
  • Martel, Réginald, La Presse, 29-11-1998, p. B 5.
  • Perron, Gilles, Québec français 113, p. 10-11.
  • Richard, Monik, Le Libraire, mars 1999, p. 21.