À propos de cette édition

Éditeur
Libre Expression
Genre
Fantasy
Sous-genre
Réalisme magique
Longueur
Roman
Format
Livre
Pagination
303
Lieu
Montréal
Année de parution
1981
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Un mousse nommé Jean-François se trouve parmi un équipage mené par un certain amiral Le Corton qui fait route vers le Nouveau Monde dans l’espoir de trouver des merveilles qu’il pourra ramener dans le Vieux-Pays. Lorsque les bateaux arrivent près de la côte, des chaloupes sont mises à l’eau pour aller explorer les lieux. Au moment du retour vers les bateaux, on se rend compte que le mousse a été oublié, s’étant perdu dans la forêt. L’amiral refuse qu’on retourne à terre pour le chercher.
Dès lors, la vie de Jean-François va basculer : fait prisonnier par la tribu des Clipocs, il échappera à la mort parce que les femmes de la tribu le trouvent sexuellement attirant. À partir de ce moment, il devient un membre parfaitement assimilé de la tribu, dont les mœurs lui semblent bien plus agréables que dans le Vieux-Pays. À partir du moment où Jean-François s’intègre à la tribu, la narration suit les tribulations des Clipocs sur plusieurs siècles, entre la joie, l’ascension et le déclin, des périodes de bonheur et d’autres de désespérance.
Au fil des pages, les événements rappellent, de manière allégorique et parfois volontairement floue, des étapes marquantes de la vie des communautés des Premières Nations comme des francophones du Québec, de la conquête anglaise jusqu’au référendum sur l’indépendance de 1980. Au milieu de ce parcours sinueux et foisonnant se démarquent quelques figures importantes. Si Jean-François (qui devient, par la voix des Clipocs, « Jafafoua ») en est une, la principale reste sans doute celle de Grand-Nez, figure tutélaire et semble-t-il immortelle, lui qui dit vivre depuis des milliers d’années et dont la présence se fera peu à peu de plus en plus importante, au point qu’il viendra clore le récit, alors qu’il doit subir un procès pour avoir assassiné un Blanc.

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Commentaires

La Tribu de François Barcelo emprunte plusieurs pistes et s’écoule sur un temps long, un temps qui échappe souvent à la chronologie et qui, pour cette raison, n’est pas toujours facile à situer précisément. C’est ce qui explique pourquoi le roman se résume assez difficilement. On peut néanmoins proposer un certain nombre d’éléments qui permettent de le cerner.
A priori, on pourrait présenter La Tribu comme une « saga historique », mais le moins qu’on puisse dire est qu’il ne correspond pas aux normes traditionnelles du genre : certes, on suit l’évolution d’une « famille », personnifiée par la tribu des Clipocs. Cependant, contrairement à ce type de saga, la réalité historique se situe dans un cadre flou d’où la dimension fantastique n’est pas absente.
La critique a beaucoup souligné le style baroque du roman, un qualificatif qui se comprend à sa lecture. On pourrait cependant dans un premier temps le considérer dans le genre picaresque. En effet, si les aventures de Jean-François ne sont pas à la première personne et ne relèvent donc pas d’une dimension autobiographique comme dans les romans qu’on classe dans ce genre habituellement, nous avons affaire avec lui à un personnage de rang social plutôt bas, de l’ordre du antihéros, dont la condition sociale s’améliore difficilement, à l’instar de celle de la tribu et on peut parler d’une dimension à la fois moralisante et pessimiste où la satire se révèle toujours présente. Cependant, et c’est ce qui fait sans doute d’abord l’intérêt du roman, celui-ci devient foisonnant et emprunte plusieurs directions.
Le récit se focalise d’abord sur Jean-François, moussaillon ridiculisé par les marins puis par les membres de la tribu des Clipocs. Il parvient pourtant, vaille que vaille, à s’adapter, au point de devenir « plus clipoc que les Clipocs » (p. 58). Il perd cependant peu à peu son statut de personnage central, au point d’ailleurs où il meurt environ au 2/3 du roman : « Lorsque Jafafoua mourut, la tribu eut l’impression qu’elle tournait une page de son histoire, qu’elle disait adieu à son passé. » (p. 245) Pourtant, pendant encore cent pages, elle continue de se développer, d’évoluer.
En réalité, le personnage central est bien la tribu elle-même, mystérieuse en ce sens que son origine se perd : « [J]’appartiens à une tribu dont personne ne sait pourquoi elle s’appelle Clipoc. » (p. 293) Dans cette communauté, au fil des décennies et des siècles, on voit émerger quelques figures singulières aux noms souvent étonnants. Outre Jean-François/Jafafoua, on peut mentionner Ksoâr, Sogo et Wogo dont tout le monde oublie la première lettre de leur prénom (au point où on en oublie leurs prénoms originaux), Mahii, qu’on pourrait qualifier de Mère de la tribu pendant des années, son fils Magloire que les Clipocs renommeront Notregloire, puisqu’il devient l’emblème de la tribu, ainsi que Grand-Nez dont l’existence sur plusieurs milliers d’années transcende le temps : il « était né vers la fin d’une grande glaciation, dans un autre continent. Mais il y avait de cela si longtemps qu’Il ne se souvenait que vaguement de la vie sur ce continent. Il se rappelait la vie dans les cavernes humides et froides. Il se rappelait les immenses mammouths qui écrasaient tout sur leur passage. » (p. 69)
Cette élasticité du temps qui traverse la narration pourrait permettre de situer le roman dans le courant du réalisme magique, auquel on a particulièrement associé la littérature d’avant-garde latino-américaine depuis les années 1960. Rappelons cursivement qu’on associe ce genre à des œuvres où des éléments fantastiques ou surnaturels s’inscrivent dans un cadre qui se veut réaliste, ce qui fait sens ici par rapport à l’histoire des Premières Nations et l’histoire européenne de l’Amérique à partir de ce qui deviendra la Nouvelle-France, puis de la conquête anglaise. Outre Grand-Nez, qui reste l’exemple le plus spectaculaire, on peut mentionner la longévité de la vie de Jafafoua qui aura des enfants avec sa compagne, puis sa fille, puis sa petite-fille, et qui meurt à un âge qui reste flou. Ou encore Mahii qui songe à avoir un enfant des décennies après avoir accouché de Magloire/Notregloire, à un moment de sa vie où elle ne peut logiquement se retrouver capable de procréer.
Ce qui concerne les personnages individuellement mobilise l’ensemble de la narration. En effet, le temps est « insensé ». On chercherait en vain une linéarité. On retrouve des traces de l’histoire réelle mais le raccord dans l’avancée de la narration paraît (volontairement) obscur. Grand-Nez, en ce sens, surgit comme le temps lui-même, une temporalité non humaine, un individu exempt de psychologie représentant plutôt un temps cosmique. Il devient une sorte de figure de Juif errant, version autochtone. Ou encore de Mathusalem, car la religion catholique fait également irruption de diverses façons dans le roman. Notregloire apparaîtra comme une figure christique américaine. Le lien est d’ailleurs explicite : « Et ce garçon qui parlait devant elle, avec son menton couvert d’une barbe naissante, avec ses longs cheveux châtains dispersés sur ses épaules, lui sembla être la réincarnation du Christ [.] » (p.270) Il terminera d’ailleurs sa vie en martyr, laissant derrière lui sa mère Mahii, dont le nom évoque celui de Marie, même si, ironiquement, elle n’a rien d’une vierge.
Les déplacements historiques de ce type pourraient relever d’une forme d’inquiétante étrangeté s’ils n’étaient présentés en général de manière aussi cocasse. C’est également le cas des inventions produites par les Clipocs qui relèvent d’un total anachronisme. Sur une période de vingt ans, ils mettront au point la machine à vapeur comme le ping-pong, le transistor et la montgolfière, les allocations familiales et le houla-houp, le cure-dents et la mayonnaise… Toutes inventions qui seront détruites sur ordre de Mahii quand elle découvre que cela pousse les jeunes de la tribu à une soif de pouvoir qui ira jusqu’à les voir décimer une autre tribu.
Le roman alterne entre des chapitres qui s’intéressent en priorité à l’histoire de la tribu à partir de la capture de Jean-François (vingt chapitres) et d’autres qui s’arrêtent à l’histoire de personnages singuliers, souvent fort marginaux par rapport à la narration principale. Ce fourmillement d’histoires variées et de personnages fait la force et la vivacité du roman, mais contient aussi sa contrepartie. À la longue, ce débordement devient un peu indigeste et le développement sans fin de cette histoire peut lasser. On soulignera quand même pour terminer l’inscription somme toute assez rare (du moins, avec cette ampleur) du réalisme magique dans la littérature québécoise. [JFC]

Références

  • Bélil, Michel, imagine…12, p. 55-56.
  • Godbout, Fannie, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec VII, p. 947-948.