À propos de cette édition
Résumé/Sommaire
[3 FA ; 1 HG]
Propos d'un vieux radoteur
Terre d'aucun homme
Une histoire de chiens
Trois rêves
Autres parutions
Commentaires
Le recueil de nouvelles Propos d’un vieux radoteur de Négovan Rajic aborde le fantastique un peu de la même manière que le faisait Edgar Allan Poe : nous avons droit à des événements surnaturels suggérés plutôt que confirmés. C’est d’ailleurs la grande force de cet ouvrage, qui semble être un hommage au fantastique gothique. En à peine quelques mots, l’auteur réussit, dans chaque nouvelle composant ce recueil, à instaurer une atmosphère souvent oppressante qui favorise l’empathie du lecteur envers les personnages que Rajic met en scène.
Ce travail sur l’atmosphère et cet hommage transparaissent le plus dans la nouvelle « Une histoire de chiens », où le narrateur, qui a assisté à un spectacle de tours donné par un dresseur de chiens, a la sensation, à la fin de la nouvelle, de se faire suivre par le fantôme de l’un des chiens que le dresseur aurait maltraité. Étant donné que le narrateur a fermé les yeux sur l’affaire, le fantôme le suit partout où il va. La progression de la nouvelle est réussie, tandis que les indices menant à la fin sont peu à peu dévoilés.
Cependant, à mon avis, là s’arrêtent les bons points du recueil de Rajic. Bien que l’auteur ait cherché à rendre son ouvrage cohérent en liant chacune des nouvelles par un thème, soit celui des lieux fantômes, il n’en demeure pas moins que le recueil s’avère plutôt disparate par les sujets abordés et la manière de les aborder, surtout dans les textes les plus longs (« Propos d’un vieux radoteur » et « Trois rêves »). Les nouvelles auraient mérité d’être davantage resserrées. L’économie narrative n’étant pas la plus grande force de ce recueil, nous nous retrouvons avec des textes qui s’étirent et qui s’éparpillent, ce qui soulève chez le lecteur un sentiment d’exaspération : on a l’impression de lire inutilement, car malgré l’abondance de mots, les différentes nouvelles ne semblent vouloir rien nous dire de particulier.
Dans « Propos d’un vieux radoteur », le narrateur nous raconte en quelque 50 pages comment il s’y prend pour éliminer les rats qui envahissent sa maison et mangent ses vivres. Au bout de ces pages, une rupture de ton est créée lorsque le narrateur capture l’un d’eux et décide de lui faire son jugement (qui, lui aussi, dure près de 50 pages). Au final, tous ces mots auront été écrits pour en arriver à une morale bien simple (les hommes sont de véritables rats) et pour aborder des thèmes déjà abordés avec plus de doigté dans d’autres textes, comme Des souris et des hommes de John Steinbeck.
Quant à la dernière nouvelle, « Trois rêves », elle termine de façon plutôt inégale un recueil qui avait commencé de manière laborieuse. Le personnage principal arpente les rues de la ville où il est revenu vivre, il s’assied à la terrasse des restaurants et se promène dans un parc à la recherche des souvenirs qu’il aimerait retrouver et revivre. Même s’il est en adéquation avec l’idée de contemplation qui traverse la nouvelle, le rythme s’avère ici tellement lent que le lecteur finit par oublier le début de la nouvelle. Ajoutons à cela une progression chaotique où les ruptures de ton sont légion et le rythme, sans cesse interrompu ; durant notre lecture, on a l’impression d’être Sisyphe et de devoir sans arrêt recommencer au bas de la montagne. Le personnage principal est ici inintéressant ; sa passivité ne nous le rend pas sympathique. Quant au style, il fourmille d’adverbes qui alourdissent le texte et est empreint d’un lyrisme si intense que les phrases en deviennent parfois incompréhensibles.
Je passe sous silence la nouvelle « Terre d’aucun homme » qui se rapproche davantage de l’historique que du fantastique, bien que le narrateur semble voir une entité dans ce que l’on appelle le no man’s land pour qualifier un endroit entre deux lignes de front. Elle fait toutefois preuve de l’économie narrative dont souffrent tant les autres textes du recueil. Cette nouvelle est dépourvue d’enjeux, ce qui est dommage, car son idée générale – un homme qui se retrouve sur le terrain entre deux camps qui s’affrontent sur un champ de bataille – était matière à développer quelque chose d’intéressant à propos de la guerre.
Que devrions-nous donc retenir du recueil de nouvelles de Négovan Rajic ? Rien à proprement parler sur les thèmes et les sujets abordés, mais tout sur les stratégies à adopter lors de la rédaction d’un texte bref, en particulier faire preuve d’une plus grande économie narrative. La nouvelle capture un instant, comme si nous prenions une photographie ; avec son recueil, Rajic semble plutôt avoir laissé l’obturateur de son appareil photo ouvert pendant une très, très longue exposition. [MA]
Références
- Janelle, Claude, Solaris 53, p. 25-26.
- Lord, Michel, Lettres québécoises 31, p. 35-37.


