À propos de cette édition

Éditeur
Le Préambule
Titre et numéro de la collection
Chroniques du futur - 4
Genre
Science-fiction
Longueur
Recueil
Format
Livre
Pagination
239
Lieu
Longueuil
Année de parution
1981
Support
Papier

Résumé/Sommaire

Commentaires

Lorsque Sernine publie en 1981 le recueil de science-fiction Le Vieil Homme et l’espace dans la nouvelle et première collection spécialisée de genres pour adultes au Québec, Le Préambule, c’est un auteur établi de fantastique : régulier de Requiem depuis 1975, il a déjà publié deux recueils de nouvelles fantastiques (Contes de l’ombre et Légendes du vieux manoir). Mais il a aussi publié un premier roman de SF pour jeunes (Organisation Argus, 1979) où l’on peut trouver le germe de l’arrière-monde et de l’histoire du futur qu’il va explorer à loisir dans plusieurs nouvelles et romans par la suite, tout en continuant son abondante production fantastique. Par exemple, on retrouve dans ce recueil « Exode 5 » (Requiem, 1977, couronnée par le prix Dagon, futur prix Solaris), « Fin de règne » (1979, dans le fanzine Pour ta belle gueule d’ahuri) et « Exode 4 » (1980, Requiem). Il y a également trois nouvelles inédites. Mais pas plus que les autres elles ne sont présentées chronologiquement, quelle que soit leur date de première rédaction : l’organisation du recueil dessine un arc thématique évident.
La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil, « Le Vieil Homme et l’espace » (première rédaction en 1978), que l’auteur dans la préface décrit comme une « tentative timide de relier fantastique et SF », semble en fait dire adieu au motif de l’espace et de sa colonisation. Mais la tentative a dû faire sentir plus ou moins confusément à Sernine que le mélange SF/fantastique ne pouvait se faire qu’au détriment de ce dernier : la SF est un aimant de rationnel, qui magnétise tous les motifs adjacents – le problème du mystère (trop) expliqué est d’ailleurs clairement décrit dans le texte. Le clin d’œil à Hemingway dans le titre n’est évidemment pas gratuit – il y a dans l’océan de l’espace l’équivalent de baleines meurtrières –, mais c’est plutôt à Lovecraft que le texte renvoie, avec ses entités malignes dont le statut demeure jusqu’à la fin ambiguë : phénomènes scientifiques inexpliqués, habitants plus ou moins matériels de l’espace, créatures provenant d’autres dimensions ?...
La longue nouvelle suivante, « Exode 5 », me semble un autre adieu. Elle illustre un registre space opera classique se déroulant en séquences alternées sur une toile de temps long (huit cents ans), mais davantage une histoire de planète que d’espace à proprement parler, puisqu’il s’y agit d’anciens colons humains, les Exodéens fuyant avec six vaisseaux la Terre condamnée, et arrivant à la troisième planète d’Achernar, humains que le temps transformera dans la mémoire des survivants, loin dans le futur, en puissances divines. La planète où ils se sont installés était la planète natale d’une race non humaine extrêmement développée mais pacifique, les Knassiens, qui repassaient par là, les ont repérés et leur ont aimablement donné un coup de main, entre autres en leur fournissant de précieuses connaissances biogénétiques. Des catastrophes diverses en série ont affecté la colonie, créant une scission, et surtout menaçant génétiquement son existence à moyen terme ; on mise alors tout sur des enfants artificiellement mutés, les Kablayes, mais, pris de court par une autre catastrophe, on est forcé de les mettre en hibernation en espérant qu’ils survivront. Avec le temps et les difficultés d’adaptation, les descendants des premiers colons ont tout oublié, à part des prophéties qui font partie de leur religion. Et ce sont eux qui vont réveiller le dernier Kablaye survivant.
L’alternance des séquences SF assez « dure » (le passé de la colonie) et fantastico-fantasy (civilisation archaïque, mystiques à pouvoirs, prophéties qui se réalisent) semble mettre en présence – relier là aussi, mais en les séparant nettement, ce qui n’était pas le cas dans « Le Vieil Homme… » – deux genres que Sernine désire explorer. L’auteur remarque, dans la préface, qu’il y a tellement d’éléments dans cette longue nouvelle qu’elle aurait pu être un roman mais qu’il en trouve la forme « adéquate » (bien qu’une relecture aujourd’hui amène à penser qu’en effet elle aurait bénéficié d’être moins densément compactée). Sernine évoque en souriant une possible « paresse » de sa part, mais peut-être est-ce surtout le fait que ce type de Science Fantasy (cf. la façon dont sont traitées les séquences consacrées aux descendants des humains…) le tentait désormais moins qu’une SF plus rigoureuse et plus contemporaine. Laquelle va être sous le signe d’une profonde angoisse écologique, comme l’indique la dédicace du recueil : « À tous les optimistes, en espérant qu’ils auront eu raison. » À l’instar de beaucoup d’auteurs et d’autrices de sa génération, Sernine a été frappé par les conclusions environnementales inquiétantes du Club de Rome, au début des années 1970. Allié à une conception plutôt pessimiste de la nature humaine qui lui est propre pour diverses raisons, cela va colorer de plus en plus fortement ses textes de SF.
La nouvelle charnière du recueil, la troisième, autre inédit, « La Planète malade d’humanité », me paraît être la plus sombre jamais produite par Sernine, et sa thématique, aujourd’hui encore, peut susciter des controverses (dont elle se fait l’écho, du reste, sans cependant examiner réellement les apories éthiques que présente la position du protagoniste). Surpopulation, eugénisme, euthanasie systématique, mort assistée comme solutions aux problèmes environnementaux, développements d’une vision malthusienne qu’on trouve parfois dans la SF (et plus souvent ailleurs), et qui constituent encore des espèces de tabous. En tout cas, le ton est donné. On est dans le sombre. D’autant plus que le ressort de cette nouvelle, le déclencheur ultime, est la relation entre Behrer et Thomas, un des motifs récurrents de la fiction serninienne : l’amour entre un adulte, ou un jeune adulte et un adolescent qu’il s’agit de protéger ou de sauver (Uriel Riff et ses deux fils, dont un adopté, Stein Riff et son demi-frère Claude – il n’y aura là pas de salut, et à répétition – ou, plus tard dans le recueil, Dosquet, père subrogé de Xavier). Mais l’amour prend ici la forme extrême de l’euthanasie.
Remarquons cependant que ce n’est pas cette nouvelle ultra-pessimiste qui clôt le recueil, mais « Fin de règne », dont le ton est plus apaisé (la paix des cimetières, peut-on dire, puisqu’il ne reste plus, à l’estimé, que douze mille personnes sur Terre, et que leur nombre ne cesse décroître). Malgré tout, l’adolescent y est sauvé, aimé et même, le texte semble se terminer sur une note positive car, à la finale, Dosquet confie à Xavier son « espoir » que les Exodéens « auront le désir de revoir leur planète ancestrale, et qu’un jour leurs grandes nefs blanches reviendront se poser sur la Terre », laissant l’adolescent rêver aux silhouettes de ces nefs passant sur la Lune. Mais nous savons qu’il n’en sera rien, puisqu’on a vu les problèmes quasi terminaux rencontrés par les voyageurs de « Exode 5 » et que, d’autre part, ceux de « Exode 4 » n’arriveront jamais nulle part. Ces deux nouvelles encadrent « La Planète malade d’humanité », ce n’est pas un hasard.
« Exode 4 » (longue aussi) n’est pas spécialement sombre, pourtant. Quoique traversée aussi de traits d’un gris très foncé sur le plan éthique, elle cultive plutôt une mélancolie presque élégiaque par moments : des séquences alternées nous font partager les débats intérieurs, puis les actes d’une protagoniste, Maude, qui ne veut pas voir les planètes habitables rencontrées par son vaisseau se voir déflorer et ravager par les humains. Elle pense visiblement que ceux-ci n’ont pas compris la leçon de l’Exode, que la nature humaine est immuable et que ce qui est arrivé arrivera de nouveau – une réflexion bien peu science-fictionnelle, pourrions-nous remarquer, puisque la SF est l’exploration des possibles, « ça ne sera pas forcément toujours comme ça »).
En fait, la seule possibilité envisagée, que tout recommence, l’amène à trafiquer les programmes du vaisseau, malgré ses états d’âme, pour lui faire éviter, et non trouver, des planètes habitables, avec un logiciel (« Ariane ») que, après avoir soupçonné ses coéquipiers et mené enquête, elle découvre avoir créé elle-même et introduit juste avant le départ, ce dont elle se souvient soudain – en présentant l’excuse d’une grande fatigue intellectuelle à l’époque, mais surtout d’une certitude prémonitoire venue d’elle ne sait où. (Le fantastique n’est jamais très loin chez Sernine malgré tout et le motif des pouvoirs psychiques latents ou cultivés lui permet de l’introduire dans les textes de SF.)
Ce retournement de l’intrigue suffirait à faire l’intérêt du texte, mais je ne le trouve pas là quant à moi mais dans les autres séquences – en italiques et en narrateur omniscient – qui constituent la partie proprement élégiaque du texte. Dans une prose exquisement évocatrice, le texte nous dépeint quantité de milieux différents, florissants, ravissants, faune et flore étranges, étrangères, et désormais à jamais protégées. On comprend mieux Maude. On sort en tout cas de ce texte avec l’impression que, dans l’imaginaire serninien, un croisement définitif s’est établi entre le motif de la pureté/innocence de l’enfant ou de l’adolescent et le motif écologique de la nature vierge ou le redevenant.
Le JE intradiégétique qui fait soudain irruption dans cette nouvelle (et dans le recueil), comme le temps du récit – au présent, malgré les nombreux souvenirs et confidences au passé –, ne sont pas sans importance non plus. C’est une voix narrative et un temps de narration plus compromettants que la troisième personne, le narrateur omniscient des textes précédents, (fût-il aligné sur les protagonistes), et le passé de narration, en quelque sorte protecteur car il met à distance. On se détache bien de ce JE en faisant une femme, mais celle-ci participe néanmoins de la même philosophie et de la même morale ambiguë que les protagonistes masculins des autres textes. Comme on partage ses pensées et ses émotions en direct, le ton de la nouvelle en est modifié, ainsi que l’écriture : moins de « style », pourrait-on dire, moins de belles phrases bien construites, une écriture plus elliptique, plus saccadée, au vocabulaire moins recherché  – mais pas dans les séquences élégiaques –, qui va prendre encore plus de relief dans la dernière nouvelle inédite, qui clôt le recueil et confirme à mon avis une rupture dans l’écriture de Sernine, « Boulevard des Étoiles ».
La narration en est décousue : juxtaposition de décors animés ou non, de créatures réelles ou non, d’errances répétitives, d’actes – les siens ou ceux des autres – plus absurdes les uns que les autres, quête lasse de ce qu’on ne sait pas, ou n’admet pas, chercher, perceptions désaccordées, désorganisées par l’usage de diverses drogues, et affects plus ou moins plats, comme anesthésiés – sauf quelques sursauts ici ou là. Il n’y a pas d’intrigue, juste des gesticulations vides : on est toujours dans le trauma du Grand Ménage encore assez proche dans le temps, et pas si loin de « La planète malade d’humanité ». Les impulsions suicidaires se sont en partie amuïes dans les drogues, bien qu’il en reste, laissées au hasard (le casse-cou qui descend d’un immeuble depuis le haut en faisant du rappel et qui finit par avoir un accident) ou pas (les aéros qui explosent, délibérément chargés d’explosifs). Et la toux du narrateur lui sert sans cesse de memento mori.
Comme pour coller à ce présent intensément médiatisé par le narrateur, le vocabulaire adopte par moments un registre familier (les pierres précieuses jetées dans l’eau par la fillette font des « plouc très quelconques »), voire vulgaire (l’envie de « baiser » qui prend le narrateur dans le bar). Les phrases se font courtes, simplement construites, avec de fréquents passages à la ligne : l’écriture se délite comme la conscience du narrateur, comme le monde autour de lui, en particulier dans les passages en italiques décrivant le Carnaval, le « bouge » et la rencontre avec l’Éryméen, ou la nuit dans le bois des rencontres – dont on se demande pourquoi elles doivent être furtives, discrètes, cachées : tout n’est-il pas permis dans ce monde d’où toute contrainte ancienne semble avoir disparu ? Quel tabou survit là, pour qui et pourquoi ?).
Les circonstances de rédaction de la première version de « Boulevard des Étoiles », évoquées par l’auteur dans sa préface, apportent peut-être un éclairage intéressant sur ce changement dans l’écriture serninienne : il l’a produite au cours d’un atelier d’écriture, en compagnie de collègues et amis. C’est la seule fois où Sernine travaillera ainsi – c’est un solitaire dans l’âme. Mais quelque chose s’est déclenché ici, peut-être à cause de l’expérience directe et répétée de la lecture de et par autrui. Peu importe. Il est certain que son écriture en aura été nourrie, peut-être même davantage libérée, comme en témoignent d’autres nouvelles de son cycle « carnavalesque » (« Les Amis de Monsieur Soon », « La Tête de Walt Umfrey »).
La distinction entre fantastique et science-fiction n’est peut-être plus si importante pour lui, même s’il va continuer à écrire de très nombreux textes de pur fantastique (coloré d’angoisses parfois lovecraftiennes – on peut le voir passer, très clairement, dans « Le Vieil Homme et l’espace » – et l’on sait la place ambivalente que tient Lovecraft entre fantastique et SF) : le vertige métaphysique ou l’horreur physique tout court se retrouvent aussi bien dans les textes de SF (nouvelles citées), avec monstruosités technologiques, drogues et temporalité en folie ou encore les pouvoirs psychiques et leurs effets (le roman Chronoreg, la série La Suite du temps). C’est ce qui va permettre à Sernine, au cours des décennies suivantes, d’édifier une œuvre considérable (et il ne faut pas oublier les romans pour jeunes, qui ont formé plusieurs générations de lecteurs et lectrices, d’autrices et auteurs !) et, dans sa diversité générique, d’une belle unité thématique.

Références

  • Anonyme, Pour ta belle gueule d'ahuri 5, p. 10.
  • Dell'Olio, Vesna, Offensives, vol. 2, n˚ 2, p. 47.
  • Gadbois, Vital, Québec français 47, p. 8.
  • Gouanvic, Jean-Marc, imagine… 12, p. 75-77.
  • Janelle, Claude, Solaris 43, p. 10.
  • Lord, Michel, Lettres québécoises 28, p. 37.
  • Moreau, Jean-Marie, Nos livres, juin-juillet 1982, p. 89.
  • Truchon, Michel, Le Soleil, 09-01-1982, p. C-8.