Elle est la plus grande ambassadrice de la science-fiction québécoise. Invitée fréquemment dans des congrès français et étatsuniens, Élisabeth Vonarburg a contribué, par sa présence et sa pratique du genre, plus que toute autre personne, à la reconnaissance de la science-fiction québécoise, ici et à l’étranger.

Élisabeth Vonarburg est une écrivaine de la maturité qui laisse longuement décanter ses textes. Elle a trente-trois ans quand paraît son premier livre, le recueil L’Œil de la nuit, elle qui a publié ses premières nouvelles au tournant de la trentaine. Rétrospectivement, on se rend compte que son œuvre tout entière est une incessante recherche identitaire à laquelle se livrent ses personnages – que ce soient les voyageurs du Pont, les habitants de la planète Tyranaël, les protagonistes de Reine de Mémoire –, une tentative obstinée de faire l’unité de leur être, de concilier leurs traits apparemment contradictoires.

Et pourtant, en quarante ans, cette œuvre majeure et exceptionnelle a évolué, a cheminé. Cette œuvre n’est pas assise sur ses certitudes idéologiques, n’est pas campée sur des positions immuables. C’est que la science-fiction, pour l’auteure, est une littérature dont l’essence même est la métamorphose, la mutation. Son œuvre incarne le changement, qu’elle aborde sous tous ses aspects : physiologiques, psychologiques, sociaux, culturels, politiques… C’est le fil conducteur qui permet de saisir l’évolution de la pensée de l’écrivaine.

Dans la première décennie de sa pratique, la figure de Janus (qui donne son titre au second recueil de l’auteure) impose une vision binaire de la réalité et met notamment en évidence la dualité des sexes. Être homme ou femme ? Elle explore le thème du métame dans quelques nouvelles (« Retour au Pays des Mères », « Bande Ohne Ende », « Dans la fosse »). Rapidement, elle se rend compte que le métame, qui a la capacité de changer de sexe en se métamorphosant, ne constitue pas la solution idéale. Il ne s’agit pas d’être l’un ou l’autre en fonction des contraintes extérieures. Ce qui est important, ce n’est pas ce en quoi on se transforme, mais la capacité de changer, de s’adapter (au contraire de la pierre – d’où l’horreur de la pétrification dans plusieurs textes, en particulier ceux mettant en scène des artefacts humains).

Le Silence de la cité, son premier roman, poursuit cette réflexion en dépeignant un ordre social en transition qui doit se redéfinir à la suite d’une guerre ayant opposé les hommes aux femmes. Cette situation, pour exacerbée qu’elle puisse paraître, n’est pas sans refléter, consciemment ou non, le sentiment des femmes engagées dans les mouvements de libération féminine dans les années 1970 au Québec et ailleurs en Occident.

La dualité marque également la quête métaphysique des personnages dans les nouvelles construites autour du Pont. Regroupées dans le recueil Le Jeu des coquilles du nautilus, elles explorent des univers parallèles dans lesquels une voyageuse, pas toujours la même, tente de rencontrer son double ou une autre incarnation d’elle, à la fois différente et semblable, une âme sœur.

Dans Chroniques du Pays des Mères, son grand roman de science-fiction qui a établi sa réputation à l’échelle internationale, Vonarburg décrit une société reposant presque entièrement sur les femmes, les hommes représentant une petite minorité de la population (3 %) et étant relégués au rôle de géniteurs. Dans cette utopie ambiguë dont l’inspiration a été nourrie par Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin, l’auteure utilise ce déséquilibre démographique pour « tester » un nouveau modèle social. Cette société matriarcale se voit meilleure que ce qui l’a précédée, mais elle a tendance, comme toute société, à devenir aveugle à ses défauts et contradictions. Elle n’en est pas moins susceptible de se transformer – pour le meilleur comme pour le pire.

Dans Reine de Mémoire, saga découpée en cinq volumes totalisant deux mille sept cent quatre-vingt-dix-huit pages, Élisabeth Vonarburg présente, dans le cadre d’une fantasy uchronique, une société qui tend vers l’égalité des sexes. Tout est dûment dédoublé et assorti par paires, fonctions importantes, double prénom des personnages, car la religion géminite est basée sur un couple de jumeaux, homme (Jésus) et femme (Sophia), assurant par le fait même un juste équilibre entre la part masculine et la part féminine de chaque individu afin de réaliser son Harmonie intérieure, véritable mantra de la religion géminite. La dimension spirituelle de l’œuvre se situe dans l’essai d’approfondissement de la nature du psychosome, troisième terme de l’équation corps-esprit.

Mais Reine de Mémoire est aussi la réponse très personnelle de l’écrivaine au déferlement de la fantasy au début des années 2000. Il y a là une réflexion très poussée sur la magie, sur la religion et sur l’éthique, alors que chez trop d’auteurs de fantasy, la magie n’est qu’un gadget pour faire accepter l’invraisemblance. L’œuvre rappelle la grande tradition romanesque française par ses descriptions de lieux qui contribuent à créer des effets de réel établissant la cohérence du monde évoqué et ce, malgré l’apparition inévitable d’éléments dépaysants. De plus, elle est en résonance avec le climat mondial post-11 septembre, puisque la religion est au cœur des bouleversements et conflits qui agitent l’Europe dans ces XVIe et XVIIIe siècles uchroniques. S’y lit aussi une réflexion sur les empires, sur l’immobilisme de ceux qui détiennent le pouvoir et sur les divers colonialismes européens, que ce soit vers l’est (l’Indochine) ou vers l’ouest (les Amériques).

De Janus à Protée, l’œuvre de Vonarburg a connu une métamorphose en faisant sienne la nature intrinsèque de la science-fiction dont elle ne cesse de se réclamer. La découverte (ou redécouverte) du principe féminin, puis sa valorisation comme source de renaissance – la faille ou Rift dans « L’Oiseau de cendres », la nef dans « Eon » avec, à la clé, un retournement du symbole du chevalier d’Eon déguisé en femme alors que l’ordinateur du vaisseau, Ordo, avait occulté l’existence du principe féminin – ont posé les bases d’un rapport binaire. Or, se pourrait-il que, plutôt que le chiffre 2 (les deux moitiés de pomme dans « Mané, Tékel, Pharès », la gémellité, motif obsédant et récurrent), ce soit le chiffre 3 qui représente l’Équité, l’Équilibre, l’Harmonie ? À la fin du premier tome de Reine de Mémoire, les jumeaux Senso et Pierrino, à la faveur d’une expérience « initiatique », fusionnent avec leur jeune sœur Jiliane. Bref, les éléments combinatoires composent une figure de plus en plus complexe à mesure que l’œuvre d’Élisabeth Vonarburg s’enrichit de nouveaux chapitres.

La série de trois romans Les Pierres et les Roses, publiée en 2018, qui approfondit l’univers mis en place dans Reine de Mémoire en remontant au XIIe siècle, confirme de façon lumineuse l’importance et l’interdépendance de la triade dans le cheminement de l’être humain vers une identité enrichie et plurielle.

D’une façon cryptée, Tyranaël, sa grande série en cinq tomes, annonçait ce changement de paradigme (la dualité remplacée par la trinité) en présentant un univers double dont l’interface est une mer qui joue un rôle mystérieux et primordial sur la planète Tyranaël. La nouvelle « La Mer allée » donne un excellent avant-goût de cette œuvre que l’écrivaine a commencé à imaginer au milieu des années 1960. Cette lente maturation a alimenté le mystère autour de l’œuvre et contribué à l’aura mythique qui a entouré sa publication en 1996-1997. Une œuvre de cette ampleur, qui aborde la création de mondes sous tous ses aspects, géographique, sociologique, mythique, politique, n’a d’équivalent que dans la science-fiction anglo-saxonne, chez Frank Herbert (Dune) et Marion Zimmer Bradley, par exemple.

Élisabeth Vonarburg est une écrivaine qui réfléchit constamment sur son art. La théoricienne n’est jamais loin quand elle prend l’exemple de la légende arthurienne, si identifiée à la fantasy traditionnelle, pour montrer comment l’imaginaire des enfants, dans Reine de Mémoire, est façonné par la société qui est la leur, rappelant du même souffle l’uchronicité de leur monde. Histoire de la princesse et du dragon, rare texte destiné aux jeunes, démythifiait gentiment les contes de fées. Cette réflexion sur l’écriture et les mythes qu’elle véhicule – son œuvre se nourrit abondamment de références aux mythologies grecque et romaine, on l’aura constaté – l’a également amenée à écrire sous le pseudonyme de Sabine Verreault. Pour le coup, l’« affaire Sabine Verreault », au milieu des années 1980, a donné lieu à la plus fascinante entreprise de mystification dans la science-fiction québécoise.

L’engagement de l’écrivaine dans le genre qu’elle pratique ne se limite pas à la fiction et à la théorie, qu’elle a étudiée dans le cadre d’un doctorat en création littéraire. Elle a donné des conférences et rédigé plusieurs essais sur des œuvres qui l’inspirent. Elle a aussi utilisé son expérience des ateliers d’écriture spécialisés qu’elle a entreprise à la fin des années 1970 pour écrire un guide pratique à l’intention des écrivains novices, Comment écrire des histoires.

Bien que les romans de Vonarburg constituent sa production la plus visible et la plus flamboyante, ses nouvelles, dont le nombre s’élève à plus de quatre-vingts, ne sont pas en reste. Reliées au tronc romanesque qu’elles étoffent d’une perspective nouvelle ou simples arbrisseaux, elles soulèvent, mine de rien, la question existentielle qui force l’auteure à reprendre continuellement la plume.

L’œuvre d’Élisabeth Vonarburg parle d’elle-même tant elle est intelligente, réfléchie et en perpétuelle remise en question. L’auteure est une « talentée » de premier ordre. À ce seul titre, elle est ce qu’on appelle une « incontournable » de la science-fiction au Québec. Dotée d’une culture littéraire immense, d’un esprit vif, d’une capacité d’analyse redoutable et d’une écriture d’une grande sophistication, Élisabeth Vonarburg représente le vaisseau amiral de la science-fiction québécoise. L’aventure continue…

 

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